Culture

PARIS – Louis Aragon – 1944 – Paris Paris soi-même libéré

PARIS

Où fait-il bon même au cœur de l’orage
Où fait-il clair même au cœur de la nuit
L’air est alcool et le malheur courage
Carreaux cassés l’espoir encore y luit
Et les chansons montent des murs détruits

Jamais éteint renaissant de la braise
Perpétuel brûlot de la patrie
Du Point-du-Jour jusqu’au Père-Lachaise
Ce doux rosier au mois d’août refleuri
Gens de partout c’est le sang de Paris
Rien n’a l’éclat de Paris dans la poudre
Rien n’est si pur que son front d’insurgé
Rien n’est ni fort ni le feu ni la foudre
Que mon Paris défiant les dangers
Rien n’est si beau que ce Paris que j’ai

Rien ne m’a fait jamais battre le cœur
Rien ne m’a fait ainsi rire et pleurer
Comme ce cri de mon peuple vainqueur
Rien n’est si grand qu’un linceul déchiré
Paris Paris soi-même libéré

Louis Aragon, 1944

Le Chant des Marais : comment est né un chant ouvrier. – Hanns Eisler 1948

Le Chant des Marais : comment est né un chant ouvrier.

Le « Chant des Marais » a été composé en 1933 par des antifascistes allemands détenus dans les premiers camps de concentration nazis. Il est devenu une expression de la résistance des déportés dans de nombreux camps, de la solidarité avec eux, maintenant une forme d’hymne de la Déportation.

Le compositeur allemand Hanns Eisler (auteur, entre bien d’autres œuvres, de l’hymne de la RDA) a adapté le Chant des Marais dès 1935. Il explique l’origine de chant ouvrier dans un article passionnant que nous avons fait traduire. Comment, au cœur de la barbarie nazie, sous la pression permanente des SA et des SS, mais en usant de leur contradiction, en partant du vécu extrême des détenus, une musique et des paroles ont pu devenir une aide précieuse, un instrument de résistance collective et politique.

Le Chant des Marais chanté en Français

Le Chant des Marais : comment est né un chant ouvrier.

 

Article de Hanns Eisler, 1948, traduit de l’allemand par JV pour vivelepcf.fr ©

 

Papenburg est un camp de concentration situé en Frise orientale. On y a emprisonné cinq mille travailleurs allemands. Les environs du camp sont sinistres et d’une extrême tristesse – aux alentours ce ne sont que marais et landes. Les prisonniers étaient employés à travailler dans les marais – en l’occurrence, à ouvrir des tranchées de drainage. Ils devaient marcher, au pas et en colonnes, deux heures pour se rendre sur le lieu de travail, et deux heures pour revenir à leurs baraquements. Leur tâche était effroyablement difficile : toute la journée les prisonniers devaient ouvrir les tranchées avec de lourdes pelles, de l’eau jusqu’aux genoux. C’est un des travaux manuels les plus durs qui soient. Comme on n’avait donné aux prisonniers ni bottes en caoutchouc ni gants, des maladies se répandirent très vite parmi eux : rhumatismes, goutte, maladies du cœur, eczéma, abcès. Le traitement des prisonniers par les surveillants était des plus durs, et la nourriture déplorable. Torture supplémentaire infligée aux prisonniers, il leur était interdit de fumer ; cela ne leur était permis que deux après-midi dans la semaine, le mercredi et le dimanche. La marche pour aller travailler et pour s’en retourner aux baraquements était épouvantable. Celle du retour en particulier, où il fallait porter les lourds outils, était terrible : beaucoup s’effondraient, poussés cependant à avancer par les coups de crosse des surveillants.

Telle était la situation des cinq mille prolétaires, communistes, socialistes, sans-parti, et de la poignée d’intellectuels, qui ont composé un magnifique chant ouvrier. La chanson née là-bas s’appelle le Chant des Marais[1]. Le texte devait être composé de manière à pouvoir être chanté devant les surveillants : il devait donc être « camouflé ». Le chant n’est pas né spontanément, comme les spécialistes bourgeois de la chanson populaire pourraient le croire : les cadres politiques des prisonniers l’ont composé de manière organisée.

Quelle était la visée principale de ce chant ? Comment se fait-il que cinq mille prolétaires, qui n’ont pu étudier ni la poésie ni la musique, se soient donné la peine de composer cette chanson ? Pourquoi s’y sont-ils sentis poussés, et pourquoi ont-ils composé un chant tellement magnifique, que nous, compositeurs révolutionnaires, ne puissions que leur tirer notre chapeau, avec admiration et respect ? Ce chant compte selon moi parmi les plus belles chansons révolutionnaires du mouvement ouvrier international. Il n’est pas surprenant pour nous, révolutionnaires, de voir la force considérable que peut avoir, y compris sur le front de la culture, un collectif de prolétaires conscients.

Cette chanson visait à relever de leur abattement les camarades du camp encore peu assurés politiquement, de leur redonner courage, et de faire que lors des marches tous les prisonniers avancent d’un même pas. Les premiers mois, on devait chanter au camp les chansons proposées aux prisonniers par les S.A.[2] Il s’agissait de chants patriotiques, de chansons de soldats, et autres du même genre. Le joyeux ton de pioupiou de ces chansons était en totale contradiction avec l’effroyable moral des prisonniers encore peu assurés politiquement. Avant la composition de la chanson, on a d’abord essayé de trouver de nouvelles paroles aux mélodies de soldats. Cela ne fut pas suffisant : furent ainsi rédigés dans plusieurs groupes de camarades politiquement avancés un certain nombre d’ébauches de textes. Nous citons plus bas celui qui fut jugé le meilleur : qui le lirait sans savoir ni dans quel but ni comment il est né, se demanderait ce qu’il a de révolutionnaire. Ce que l’on peut répondre, c’est qu’il est tout à fait bouleversant de voir comment nos camarades emprisonnés sont parvenus à résoudre le problème pratique du « camouflage » d’une chanson révolutionnaire.

Les premiers couplets de la chanson ne parlent que de la tristesse et de l’absence d’espoir qu’offre leur situation. Le dernier dit cependant :

« Il n’est pas question pour nous de nous plaindre :

L’hiver ne peut durer toujours.

Un jour, tout emplis de joie, nous dirons :

‘Ma patrie, tu es à nouveau mienne !’

Et ce jour-là, les soldats n’iront plus aux marais,

Ployant sous le poids de leurs bêches. »[3]

Les prisonniers accentuent tout particulièrement les négations. De la même manière, ils font bien ressortir les mots « Ma patrie, tu es à nouveau mienne ! ».

Ce texte ne peut être séparé de sa mélodie, vraiment superbe, qui se rattache à la tradition des vieilles chansons allemandes des XVIe et XVIIe siècles. Comment se fait-il donc, se demandera-t-on, que le prolétariat industriel d’aujourd’hui connaisse si bien les chansons du Moyen Âge, que sans formation musicale spécifique il puisse s’inspirer de ce style de musique ? C’est que dans le mouvement de la jeunesse ouvrière on chantait volontiers des chants des soulèvements paysans du XVIe siècle[4], et d’autres du temps de la Guerre de Trente Ans[5] qui s’insurgeaient contre les incursions des pillards suédois. Les quatre premières mesures de la mélodie sont tirées à la note près d’une chanson de [6]l’époque de la Guerre de Trente Ans, dont les paroles étaient les suivantes :

« Enfants ! Ecoutez gronder le vent de la tempête !

Il gronde à la fenêtre.

Enfants ! Là où Tilly[7] vient loger,

Ne logent plus que des spectres »

La suite de la chanson reprend, un peu différemment, ces quelques mesures. Le refrain est quant à lui une composition plus originale, inspirée cependant de certains chants militaires – ce qui du reste correspond bien au contenu du Chant des Marais. La construction très particulière du refrain, en majeur, alors que les couplets sont en mineur, se rattache, et d’une manière remarquable, aux marches funèbres révolutionnaires russes.

On peut dire pour résumer que la chanson, dans sa forme musicale, est une sorte de montage de différents éléments, mais qu’une chanson combinée de la sorte n’exclut pas qu’elle puisse être neuve, ni qu’elle puisse avoir une force nouvelle.

Chanté avec cette mélodie, le texte prend un caractère lugubre, voire parfois très violent. Il est tout à fait remarquable que malgré la tristesse qui régnait dans le camp, de l’optimisme pointe dans le refrain – tout particulièrement à la fin, avec les mots « ployant sous le poids de leurs bêches ». Les camarades qui m’ont transmis cette chanson me racontaient que ce passage était chanté avec une force particulière, et qu’il faisait la puissance d’attraction de la chanson toute entière.

Ce chant a aidé lors des marches les camarades blessés par les coups, épuisés et affamés, et a donné d’eux à la population et aux surveillants une image imposante de défi, de force et d’endurance. Quand une troupe de prisonniers se mettait à chanter, la chanson était interdite par le commandant de troupe, même si sa signification politique n’était pas apparente. Cette chanson-ci cependant ne peut plus être interdite : les travailleurs d’Allemagne la connaissent, même en dehors du camp ; beaucoup de travailleurs, de plusieurs pays, la connaissent déjà, et elle va se répandre dans le monde entier. Le Chant des Marais est un document révolutionnaire d’une grande importance ; c’est également une des plus belles chansons révolutionnaires jamais composée par la classe ouvrière révolutionnaire.

 

 

Notes :

 

1 Dans sa traduction française ; la version allemande s’intitule « Les soldats des marais » (Die Moorsoldaten).

2 Sturmabteilungen : « Sections d’Assaut ». Miliciens du parti nazi.

3 Traduction libre du texte original allemand. La version française de cette dernière strophe est la suivante :

« Mais un jour dans notre vie

Le printemps refleurira.

Libre enfin, ô ma patrie,

Je dirai : ‘tu es à moi’.

Ô terre d’allégresse

Où nous pourrons sans cesse,

Aimer, aimer »

4 Référence notamment à la « Guerre des Paysans », vaste soulèvement antiseigneurial des paysans d’Allemagne centrale et de Rhénanie (1524/1525).

5 Suite d’affrontements armés, opposant de 1618 à 1648 sur le sol du Saint-Empire Romain Germanique (grossièrement, l’Allemagne, l’Autriche et la République Tchèque actuelle) différentes puissances protestantes européennes, soutenues par la France, et des forces catholiques appuyées par l’Empereur et l’Espagne.

6 Commandant des troupes catholiques pendant la Guerre de Trente Ans.

Octobre 1917 : trois poèmes de Bertold Brecht

Monument à Brecht à Berlin par Fritz Cremer

Le Grand Octobre (1937)

Le trou dans la botte d’Illitch (1935)

Les tisserands de Kujan-Bulak honorent Lénine (1933)

 

Le Grand Octobre

(1937  – trad. Gilbert Badia et Claude Duchet – Extrait du tome 4  des poèmes de Brecht aux éditions de l’Arche – 1967)

O grand Octobre de la classe ouvrière !

Enfin se redressent ceux qui si longtemps

Restèrent courbés ! Soldats vous avez

Enfin pointé justement vos fusils !

Ceux qui ont travaillé la terre au printemps

Ne l’ont pas fait pour eux. L’été

Les courba plus encore. Une fois de plus la moisson

Est allée aux granges des maîtres. Mais Octobre

A vu déjà le pain dans les mains justes !

 

Depuis

L’espoir est dans le monde.

Le mineur gallois et le coolie de Mandchourie,

Et l’ouvrier de Pennsylvanie qui vit plus mal qu’un chien,

Et l’Allemand, mon frère,

Qui les envie encore : tous

Savent qu’existe

Octobre.

 

Même les avions que les fascistes

Lancent sur lui

Le milicien d’Espagne les voit venir

Avec moins de souci.

 

A Moscou dépendant, dans l’illustre capitale

De tous les travailleurs,

Défile chaque année sur la Place Rouge

Le cortège sans fin des vainqueurs

Portant avec eux les emblèmes de leurs usines :

Images de traceurs, laine en touffe des filatures,

Gerbes d’épis pour les minoteries.

Au-dessus d’eux leurs avions de combat

Couvrent le ciel d’une nuée et devant eux

Passent leurs régiments et leurs groupes de chars.

Sur de larges banderoles

Ils promènent leurs mots d’ordre

Et les portraits de leurs grands hommes, de leurs maîtres.

Le tissu laisse voir au travers

En même temps tout le cortège.

En haut de minces perches

Flottent de hauts fanions. Quand s’arrête le défilé

Dans les rues les plus écartées

Naissent danses et jeux ; et joyeux

S’avancent les cortèges, plusieurs de front, joyeux,

Mais pour les oppresseurs ils sont

Une menace.

 

O grand Octobre de la classe ouvrière !

 

 

Le trou dans la botte d’Illitch

(1935 – trad. Paul Mayer – Extrait du tome 5 des poèmes de Brecht aux éditions de l’Arche – 1967)

Vous qui élevez à Illitch une statue

Haute de vingt mètres, sur le palais des syndicats,

N’oubliez pas dans sa botte

Ce trou que de nombreux témoins ont vu, signe de pauvreté.

 

On me dit en effet qu’il est tourné

Vers l’ouest où nombreux sont les hommes qui, à ce trou dans sa botte,

Reconnaîtront Illitch

Pour l’un des leurs.

 

 

Les tisserands de Kujan-Bulak honorent Lénine

(1933 – trad. Maurice Regnaud – Extrait du tome 1 des poèmes de Brecht aux éditions de l’Arche – 1967)

1

Souvent, et amplement, fut honoré

Le camarade Lénine. Il a des bustes et des statues,

Des villes portent son nom, et des enfants.

Et des discours sont faits dans toutes sortes de langues,

Des réunions, des manifestations,

De Shangaï à Chicago, en l’honneur de Lénine.

Mais voici comment l’ont honoré

Les tisserands de Kujan-Bulak,

Petite localité dans le sud du Turkestan :

 

Chaque soir, là-bas, laissant leurs misérables métiers,

Vingt tisserands se lèvent, secoués par la fièvre.

La fièvre qui rôde : la gare

Est pleine du bourdonnement des moustiques

Montant en un nuage épais du marécage,

Derrière le vieux cimetière des chameaux.

Mais le train, qui toutes les deux semaines

Apporte et son chargement d’eau et sa fumée,

Un jour apporte la nouvelle

Que la fête en l’honneur du camarade Lénine

Est proche. Et les habitants de Kujan-Bulak,

Ces gens pauvres, ces tisserands,

Décident que dans leur bourgade aussi

Le camarade Lénine aura son buste de plâtre.

Et quand vient la collecte pour l’argent du buste,

Ils sont tous là,

Secoués par la fièvre et de leurs mains qui tremblent,

Donnant leurs kopeks durement gagnés.

Et Stepa Gamalev, soldat de l’Armée rouge,

Qui tient très bien ses comptes et qui a l’œil à tout,

Voit cet empressement à honorer Lénine et s’en réjouit,

Mais il voit également les mains tremblantes

Et tout à coup fait la proposition

D’acheter, avec l’argent pour le buste, du pétrole

Et de le répandre sur le marécage,

Derrière le cimetière des chameaux,

D’où viennent les moustiques, cause de la fièvre.

Ainsi donc, combattre la fièvre à Kujan-Balak

En l’honneur de celui qui est mort

Mais dont le souvenir est vivant,

Le camarade Lénine.

 

Ce qui fut adopté. Et le jour de la fête,

Portant l’un derrière l’autre

Leurs seaux bosselés pleins de pétrole noir

Ils arrosèrent le marécage.

 

Ils l’honoraient en se rendant service,

Ils se rendant service en l’honorant,

Ils avaient compris Lénine.

 

2

 

Nous avons entendu comment les habitants de Kujan-Balak

Ont honoré Lénine. Le soir,

Le pétrole acheté et répandu sur le marécage,

Dans l’assemblée un homme se leva et demanda

Qu’une plaque soit posée à la gare,

Qui rende compte de l’événement et mentionne

Dans le détail la modification du plan,

L’échange du buste de Lénine

Contre la tonne de pétrole victorieuse de la fièvre.

Et tout cela en l’honneur de Lénine.

Ce qui fut fait encore

Et ils posèrent la plaque.

PETROGRAD 1917 – Poème de Nazim Hikmet

PETROGRAD 1917 – Poème de Nazim Hikmet,

écrit en 1935, traduction du turc extraite du recueil « Il neige dans la nuit et autre poèmes », Gallimard 1999

 

 

Au Palais d’Hiver, Kerenski.
A Smolni, les Soviets et Lénine, Dans la rue, les ténèbres,
la neige,
le vent,
et eux.

Et eux, ils savent que Lénine a dit :
« Hier trop tôt, demain trop tard,
le seul moment c’est aujourd’hui. »
Et eux ont dit : Compris, nous savons.
Et eux jamais
ne surent rien d’un savoir aussi implacable et parfait.
Sur la neige, la nuit,
sur la neige, le vent,
et eux,
retour du front, avec leurs baïonnettes,
leurs camions, leurs mitrailleuses,
leurs nostalgies, leurs espoirs, leurs appétits sacrés,
et leurs yeux grands ouverts dans les ténèbres, ils marchent.
Ils marchent sur le Palais d’Hiver.

Le bolchevik Kirov, de Poutilovski-zavod, dit :
« Aujourd’hui, c’est un grand jour, camarades,
un grand jour,
Et je rappelle, à qui voudrait piller,
que désormais le Palais d’Hiver et toute la Russie
sont le bien de l’ouvrier et du paysan. »

Le vent,
la neige,
et les ténèbres.
Eux, silencieux comme les ténèbres,
intrépides comme le vent, ils marchent.
Ils marchent sur le Palais d’Hiver.

Sergueï-le-Boiteux, ajusteur,
dit : « Ah, chienne de vie !
En 1905 – j’avais dix ans – je suis passé par ici.
Venaient en tête les icônes avec leurs grands yeux innocents,
les gosses nu-pieds, les vieilles,
et le pope Gapone aux longs cheveux.
Nous avions les hommes et le vent en poupe.

Et en face, à la fenêtre rouge, le Tzar de toutes les Russies
nous regardait, blême en ses habits noirs.
Les femmes en pleurant mirent genou à terre,
moi j’avais levé la main pour me signer,
quand soudain au galop surgirent les Cosaques,
les Cosaques,
ces chevaux cabrés, ces kalpaks noirs.
Nous, les gosses, en piaillant tombâmes comme des moineaux.
Un coup de sabot me broya la rotule. »
Et Sergueï-le-Boiteux, traînant la jambe,
marche avec eux sur le Palais d’Hiver.
Le vent,
la neige,
et les ténèbres sont maîtres du paysage.

Il vient du front de Pologne,
le paysan Ivan Petrovitch, et ses yeux
comme ceux d’un chat voient dans la nuit
Il crachote en sa barbe rousse, et dit : « Eh, Matouchka
A nous la terre,
comme canard à tête verte en gibecière ! »

Le vent,
la neige,
et les ténèbres emplissent tout le paysage.
Sur la place, le Palais d’Hiver, et eux.

Et dans le port, l’Avrora aux trois cheminées.
Il ouvrit le feu, le Palais d’Hiver,
Ils ouvrirent le feu, derrière les colonnes,
les jolis hobereaux et les grosses putains blondes.
Sergueï-le-Boiteux, ajusteur, dit : « Ah chienne de vie !
Entre quelles mains est resté Kerenski… »
Et, sur sa jambe infirme, il tomba à terre.

Retour du front de Pologne,
le paysan Ivan Petrovitch,
dans les lointains distingue de ses yeux de chat
la terre grasse et nourrie,
et, crachotant en sa barbe rousse,
en extase fait marcher sa mitrailleuse.

Sous le vent,
sous la neige blanche,
les briques rouges du Palais d’Hiver.

Le bolchevik Kirov
Dit : « Camarades, l’histoire,
C’est-à-dire les classes ouvrières et paysannes,
C’est-à-dire le soldat rouge,
C’est-à-dire nous, nous allumons le flambeau ! »

« Camarade, dit-il, nous passons à l’attaque ! »
et comme sur la Néva les glaces rougeoyaient,
avec l’appétit d’un enfant,
avec le courage du vent,
ils entrèrent au Palais d’Hiver.
Fer, charbon, et sucre,
Et cuivre rouge,
Et textiles,

Et amour, et violence, et vie,
Et toutes les branches de l’industrie,
Et la Petite et la Grande et la Blanche Russies,
Et le Caucase, la Sibérie, le Turkestan,
Et le cours mélancolique de la Volga,
Et les villes eurent leur sort
Changé, en un moment d’aube
En un moment d’aube où, surgis des rives de la nuit,
De leurs bottes neigeuses
Ils foulèrent les escaliers de marbre.