Théorie

Crise économique et politique au Brésil : mais pas de l’Etat. Analyse théorique de Mauro Luis Iasi du Parti communiste brésilien

Repris de Solidarité internationale PCF, article d’août 2015, repris le 11 décembre 2015

Une du journal de novembre du PCB

La crise politique s’aggrave au Brésil. La procédure de destitution de la présidente, Dilma Rousseff, a été engagée le 3 décembre, puis suspendue. Les scandales de corruption éclatent et éclaboussent largement d’abord les partis de centre « gauche » au pouvoir. Cela correspond à un blocage, à la crise persistante de l’économie « émergente ». Les protestations sociales sont nombreuses. La droite arrive parfois à les canaliser. Le chercheur marxiste, Mauro Iasi, analyse cette situation et dresse le constat de l’absence actuelle de perspective révolutionnaire, faute de crise de l’Etat. Sa réflexion théorique nous semble intéressante au-delà même du cas brésilien. Iasi est membre du Parti communiste brésilien PCB (et non du Parti communiste du Brésil, PCdoB, d’origine maoïste, allié au Parti des Travailleurs de Dilma Rousseff).

Brésil : Trois crises … mais une fait défaut. – Article théorique de Mauro Iasi

Par Mauro Luis Iasi, du Centre d’études et de recherches marxistes, membre du Comité central du Parti communiste brésilien, 13 août 2015, traduction MlJ pour Solidarité internationale PCF

Dans le contexte brésilien s’entrelacent deux crises: une crise économique et une crise politique. Il y en a une autre, celle qui souvent est décisive et marque les moments de rupture historique: une crise de l’Etat.

Directement ou indirectement, toutes les crises dans une société capitaliste sont liées à une crise économique, mais les liens entre les dimensions politiques et économiques de la crise ne sont pas toujours clairs. Comme nous le savons, la crise est inhérente au processus d’accumulation, mais il y a des moments où cette crise devient plus visible et où le paradoxe de suraccumulation explose en brûlant du capital, en détruisant des forces productives, avec tous les effets que nous connaissons sur les travailleurs. Ensuite la crise politique dépend de la coexistence de factions de la classe dirigeante et des accords politiques entre elles pour former un bloc dominant, ainsi que, dans une large mesure, de la forme politique établie historiquement et au sein de laquelle cette coexistence est devenue possible.

Cependant, la crise de l’Etat est quelque chose de plus profond. Elle est le signe que la contradiction est allée au-delà des limites que l’ordre bourgeois peut contenir, l’émergence de la lutte des classes ne menaçant pas seulement l’un ou l’autre segment de la classe dirigeante mais l’ordre bourgeois lui-même. C’est une crise qui, bien qu’elle se manifeste dans une conjoncture donnée, marquée par le gouvernement d’une ou l’autre faction du bloc dirigeant, est, dans le même temps, une crise de l’Etat bourgeois.

LA CRISE ECONOMIQUE

La grande illusion de la dernière période cyclique a été la croyance dans le mythe du développement capitaliste « soutenable » – comme si on pouvait éviter la crise par la gestion de l’investissement, du contrôle fiscal et monétaire, de la consommation, des dépenses publiques et de tous les autres éléments de la soi-disant « macroéconomie ». Comme Mészáros [philosophe marxiste hongrois, assistant de Lukacks. NdT] nous a avertis il y a longtemps, ceci est une vaine tentative pour contrôler un « métabolisme social incontrôlable ».

La soi-disant « soutenabilité » du capitalisme signifie, en un mot, un équilibre entre la demande croissante tirée par la consommation et une augmentation croissante de la production qui à son tour génère plus d’emplois et, en conséquence, plus de consommation et ainsi de suite. Il suffirait que l’Etat garantisse aux investisseurs capitalistes de bonnes conditions pour assurer une croissance de l’économie, une augmentation des revenus, et un surcroît de ressources pour l’investissement public – que ce soit dans les infrastructures, pour renforcer la continuité du cycle économique vertueux, ou pour des politiques compensatoires en vue de réduire les effets les plus visibles de la pauvreté absolue.

La racine de la crise actuelle est la preuve du caractère incontrôlable du capital. Le capital accumule inégalement les composants qui le constituent, devenant proportionnellement davantage du capital constant (machines, technologie, installations, etc.) que du capital variable (travail), générant ce que Marx appelait la tendance à la baisse du taux de profit.

Dans cette approche, ce qui conduit à la crise n’est pas le défaut des conditions pour la croissance de l’accumulation, mais la croissance elle-même parce qu’elle génère une suraccumulation qui rend impossible au capital le retour au cycle de sa reproduction avec des profits acceptables.

Il revient à l’Etat bourgeois, comme acteur principal, de prendre les mesures nécessaires pour activer en pratique les contre-tendances à la baisse du taux de profit et gérer la crise cyclique et périodique inévitable. L’auteur du Capital a listé six contre-tendances. Remarquez comment nous pouvons clairement les identifier dans l’action économique cyclique des gouvernements bourgeois:

- Exploitation intensifiée des travailleurs;
- Réduction des salaires;
- Augmentation de la surpopulation relative (exproprier beaucoup plus que ce qui est utilisé par le capital dans sa sphère productive);
- Réduction des coûts du capital constant (subventions, nouveaux matériels, infrastructures, etc.);
- Expansion des marchés, ou bien pour écouler la surproduction de marchandises, ou bien pour trouver de nouvelles sources de matières premières ou des machines, etc., ou, dans la phase actuelle du capitalisme, pour exporter du capital;
- Autonomisation de la sphère bancaire en vue de compenser, par les intérêts versés sur les obligations d’État ou d’autres formes, la baisse du taux de profit.

Ces mesures, qui démontrent le caractère essentiel de l’État dans le fonctionnement de l’économie capitaliste – démontant le présupposé libéral – n’empêchent ni la crise, ni la baisse tendancielle du taux de profit, mais imposent au mouvement de l’économie son caractère cyclique, avec des moments de croissance de l’accumulation, de pic, de crise, de récession, et ainsi de suite.

Ce que nous voyons aujourd’hui est un moment où on paye le prix de la croissance capitaliste décrite auparavant comme vertueuse. Selon le Bulletin de surveillance de la conjoncture (www.criticadaeconomia.com.br):

«Comparé au même mois de l’an dernier, la production industrielle a chuté de 3,2%, l’indice mensuel de juin 2015 étant le 16ème négatif d’affilée. En mesure semestrielle, l’ensemble de l’industrie a reculé de 6,3% au cours des six premiers mois de 2015, le repli le plus élevé depuis le premier semestre 2009 (-13,0%) au sommet de la dernière crise mondiale de 2008/2009. Encore plus alarmants sont les chiffres de l’effondrement des grands secteurs industriels. Ils ont déjà désactivé une grande partie de la production de biens d’équipement (machines, installations). Celle-ci a continué à baisser, de -11,2% dans la seconde moitié de l’année dernière à -20,0% dans les six premiers mois de 2015. Le secteur stratégique des biens de consommation durables est un autre exemple, que traduit également la baisse de la demande de métaux, avec une baisse passant de -10,1% dans la seconde moitié de 2014 à -14,6% dans les six premiers mois de cette année « .

Au désespoir du gouvernement, dans la période, les mécanismes qui fonctionnaient auparavant pour encourager l’investissement et la croissance économique, paraissent maintenant faire plonger l’économie.

DE LA CRISE ÉCONOMIQUE À LA CRISE POLITIQUE

Dans ce contexte de crise de suraccumulation et de nécessité de brûler du capital, l’irrationalité de la rationalité capitaliste se révèle. Le soi-disant « ajustement » mis en œuvre par le gouvernement Dilma [Dilma Rousseff, présidente, NdT] dont Levy est l’artisan officiel [Joaquim Levy, ministre des finances, NdT] (dire que l’on est pour Dilma et contre Levy revient à dire que l’on est pour les Rolling Stones mais sans Mick Jagger) répond aux intérêts du capital mais heurte les intérêts des capitalistes. Explications : s’exprime ici, une fois de plus, la vieille contradiction propre à la société bourgeoise entre l’intérêt général et les intérêts particuliers.

Le capital a besoin de brûler des forces productives, de réduire la production et la consommation, de dévaster les marchés, détruisant le pouvoir d’achat de la monnaie, d’écraser les salaires et de licencier en masse pour recréer les conditions favorables à la reprise des investissements avec des taux acceptables de profit. Cependant, si tout le monde s’accordent sur le remède, on ne peut pas attendre de chaque capitaliste en particulier qu’il soit prêt à se sacrifier pour le bien commun de l’accumulation en brûlant ses propres forces productives et en détruisant sa propre capacité de production.

Comme l’a expliqué Mandel, suivant les pistes de Marx, voilà exactement pourquoi le déclenchement de la crise est catastrophique parce que, paradoxalement, au moment qui précède, les capitalistes au lieu de ralentir, intensifient la production.

Sans d’autres interventions, une crise de cette nature mettrait en péril l’ordre du capital, comme cela est arrivé au début du XXe siècle avec les deux guerres mondiales et dans leur contexte, le déclenchement de la révolution socialiste en Russie, en Chine et ensuite dans d’autres parties du globe. Il revient à l’État à nouveau de garantir l’ordre bourgeois. Il est fondamental de transformer la crise de l’économie capitaliste en une crise de toute la société, exigeant des sacrifices partagés pour revenir à une croissance mythique qui profitera à tous.

Cependant, les différentes factions qui composent le bloc du pouvoir (dans ce moment historique, les secteurs qui composent le grand capital monopoliste), comme il est naturel de le supposer, ne s’entendent pas toujours sur la façon de gérer la crise, cherchant, selon leur proximité avec le gouvernement, à exempter leurs industries, à assurer leurs investissements et, si possible, à écraser leurs concurrents. Le seul consensus dans le bloc au pouvoir est de faire retomber le plus grand poids de la crise sur la classe ouvrière, mais même là, il y a des problèmes, parce que la survie politique de l’une ou l’autre des factions bourgeoises suppose qu’elle ne soit pas identifiée aux mesures draconiennes imposées contre toute la population pour sauver le capital.

À l’heure actuelle, la conjoncture politique peut devenir confuse pour un observateur non averti à cause des conflits internes à la bourgeoisie monopoliste et à ses expressions politiques, des luttes entre fractions profitant de la crise pour régler des comptes contre l’arrangement antérieur des forces politiques, pour occuper une place centrale dans l’administration de l’Etat bourgeois et son gouvernement.

Les signes extérieurs apparaissent renversés. Historiquement, nous avons assisté sur notre continent à la lutte entre conservateurs et libéraux. Mais les libéraux au gouvernement agissent comme les conservateurs et les conservateurs dans l’opposition se présentent comme des libéraux. Ils mettent le fardeau de la crise à la charge du bloc politique au gouvernement pour mieux prendre sa place et bénéficier du retour du cycle de croissance des taux de profit obtenu grâce au massacre des salaires et de l’emploi, à la destruction des forces productives et de la capacité de consommation.

Le PT [Parti des travailleurs de Rousseff et Lulla, NdT] a bénéficié de ce cycle, du discrédit de la coalition PSDB/DEM/PMDB à cause de la crise. Il a accédé au statut de parti de gouvernement, construit un nouveau bloc d’alliances pour un nouveau gouvernement PT / PC do B / PSB … et, bien sûr, PMDB [Le PCdoB, Parti communiste du Brésil, d’origine maoïste n’est pas à confondre avec le PCB, NdT]. Maintenant, avec l’émergence d’une nouvelle crise et ses conséquences, l’opposition tente de renverser le jeu, attirant le PMDB pour former un nouveau bloc pour une alternance pour assurer la bonne continuité de l’accumulation du capital et de ses cycles.

Le fait est que, dans ce contexte, la crise économique s’exprime également par une crise politique qui peut aboutir à un changement de coalition au pouvoir au gouvernement. De la même façon, les différents segments du grand capital monopolistique (industriel, agricole, financier, exportateur, commerçant, etc.) qui se sont accommodés du bloc au pouvoir sont maintenant à la recherche d’une alternative. En fait, ils misent sur les deux tableaux et soutiendront celui qui gagnera le concours.

Quelque chose d’important manque dans ce scénario et cette absence est cruciale pour les travailleurs, actuellement dans l’impasse politique. La transformation du PT et son choix d’un gouvernement de collaboration de classe ont désarmé de la classe ouvrière avant un scénario prévisible d’intensification de la lutte des classes. La position en retrait et défensive d’un « réformisme de faible intensité», comme le dit Andrew Singer (je crois que ça n’a jamais même été ça), a placé le cœur du gouvernement sous la dépendance économique du mythe de la croissance « soutenable » et en a fait politiquement l’otage de l’alliance avec PMDB.

L’engagement zélé à mettre en œuvre l’ajustement « nécessaire » pour assurer la continuité de l’accumulation capitaliste, posé comme condition préalable au bon développement du programme de gouvernement du PT, a fourni au bloc d’opposition l’ingrédient dont il a besoin: un gouvernement qui se présente comme « de gauche » opère lui-même un ajustement brutal contre les travailleurs pour sauver les profits des grands monopoles.

La crise crée ainsi deux dividendes pour le bloc de l’opposition conservatrice. La situation économique, la baisse de la consommation avec la dette, le chômage, l’inflation et l’érosion des salaires, le démantèlement des politiques publiques et semi-publiques d’aide aux pauvres pour accès à certains biens et services essentiels (tels que l’éducation et la santé), tout cela génère un climat étayant la thèse du manque de contrôle, couronnée par des accusations de corruption. Un scénario dans lequel une opération politique (pas au sommet du pouvoir pour le moment, mais à sa base sociale) devient possible: éloignant certains segments intermédiaires du gouvernement et les gagnant à l’opposition.

Le second dividende est pour nous le plus grave et le plus dangereux. C’est l’engagement du gouvernement pour sauver le capital en attaquant les travailleurs: s’éloignant de sa propre base sociale issue de la gauche et la plaçant sous l’influence du discours politique de droite. Une manipulation efficace identifiant le « pétisme » [de PT] avec le « communisme », permet au bloc d’opposition d’attaquer la coalition actuellement au gouvernement de l’Etat bourgeois, non pour ce qu’elle fait réellement (parce que dans ce domaine il y a accord sur les volontés de l’ordre bourgeois) mais sur des préjugés contre la gauche.

Le moralisme de la croisade contre la corruption sert ainsi autant à obtenir un soutien de la classe moyenne qu’à attaquer les bases de la classe ouvrière en offrant l’explication de la corruption comme écran de fumée pour cacher la dynamique de l’exploitation capitaliste.

LA CRISE MANQUANTE

Malgré le caractère dramatique de la crise (en partie gonflé par l’intérêt de l’opposition conservatrice), l’ordre est garanti pour l’heure. Soit par le bloc qui tente de se maintenir au pouvoir, soit par l’alternance possible avec une coalition des forces bourgeoises les plus conservatrices.

Cela montre que l’Etat bourgeois n’a pas été touché par la crise, ou, en d’autres termes, que la crise politique se limite à un affrontement sur les conditions et la forme de l’ordre bourgeois.

La classe ouvrière, vaincue et divisée, réagit comme elle peut. Elle refuse les garanties données aux entreprises contre les travailleurs, fait grève (souvent), cherche à maintenir en vie les mouvements sociaux qui luttent pour leurs revendications spécifiques (la terre, la défense de la santé publique, la défense de l’université publique et de l’éducation, contre les expropriations en ville, contre les violences policières, etc.). Cependant, ce n’est pas une expression politique susceptible de transformer la crise politique en crise de l’Etat bourgeois.

Il est commun d’accuser la gauche et son incapacité chronique à s’unir. Mais ceci est une autre perversité de la crise actuelle. Le gros problème de l’unité à gauche (une nécessité urgente) est qu’une partie considérable est empêtrée dans le paradoxe qui alimente la crise politique de la classe ouvrière. Ce paradoxe est la nécessité pour ces segments de la gauche de récupérer le soutien de leurs bases sociales (et c’est une bonne nouvelle parce qu’ils critiquent la ligne générale de la politique économique et les attaques contre les travailleurs) tout en soutenant le gouvernement qui a décidé d’attaquer les travailleurs pour préserver une politique de droite.

Le paradoxe de ce gouvernement est qu’il a besoin de mobiliser pour se défendre des catégories qui sont brutalement touchées par sa politique. Il réclame le soutien des travailleurs, mais impose un jour de réduction de salaire, des réductions de salaires et d’avantages aux fonctionnaires, et les traite comme des ennemis lors d’une grève dans laquelle ils voulaient simplement retrouver les acquis et des droits perdus. Il réclame le soutien des professeurs d’université mais démantèle l’université publique tout en transférant des milliers de réaux vers les universités privées. Il réclame le soutien de ceux qui luttent pour la terre mais dirigent des milliards de dollars vers l’agro-industrie et enterre la réforme agraire.

Une véritable unification de ces parties de la classe ouvrière, son entrée en scène, déterminée à défendre ses propres exigences, reconfigurerait les blocs politiques et mettrait au premier plan la lutte des classes entre les intérêts des travailleurs et ceux des classes dirigeantes (il semble que vont dans cette direction les restes de la gauche au sein du PT et une partie importante des mouvements sociaux). Cela déclencherait une crise de l’Etat et mettrait en danger l’ordre bourgeois, mettant la perspective de rupture au premier plan, enterrant à la fois les possibilités de recomposition de la coalition gouvernementale actuelle avec des forces du système et la possibilité d’une continuité avec une victoire électorale en 2018.

Nous ne pensons pas que le noyau dirigeant du PT a quelque intérêt à aller dans cette direction. Il parie sur une reprise de l’économie pour normaliser les choses, ramener le PMBD dans le giron gouvernemental, estimant que, dans ce scénario, le vieux chantage au risque (réel, substantiel et aujourd’hui très probable) de l’arrivée au pouvoir d’une coalition plus conservatrice est le passeport pour la continuité du cycle PT. La gauche réformiste du PT et les mouvements sociaux n’ont pas la force de renverser cette tendance au sein du PT et ne peuvent pas l’abandonner. La gauche révolutionnaire résiste aux côtés des travailleurs, mais est loin, même unie, de représenter une alternative politique à court terme. Là est le paradoxe.

Parfois, les analyses politiques conduisent beaucoup à croire que ce qui manque c’est la volonté politique, qu’avec une bonne réunion et une volonté de dialogue, tout serait résolu. Malheureusement, il n’en est pas ainsi. Ce qui manque est une sortie de la crise économique qui déborde les frontières de la crise politique et se transforme en une crise de l’Etat bourgeois.* Ceci est la bonne (et la mauvaise) nouvelle … Il se pourrait qu’elle ne fasse plus défaut bien longtemps.

* « A vrai dire, ces hésitations, ces incertitudes mêmes sont un symptôme de la crise de la société bourgeoise. Le prolétariat, en tant que produit du capitalisme, est nécessairement soumis aux formes d’existence de son producteur. Ces formes d’existence, ce sont l’inhumanité, la réification. Le prolétariat est bien, par sa seule existence, la critique, la négation de ces formes d’existence. Mais jusqu’à ce que la crise objective du capitalisme soit achevée, jusqu’à ce que le prolétariat lui-même soit parvenu à dévoiler complètement cette crise, ayant atteint la vraie conscience de classe, il est la simple critique de la réification et, en tant que tel, il ne s’élève que négativement au-dessus de ce qu’il nie. Quand la critique ne dépasse pas la simple négation d’une partie, quand, au moins, elle ne tend pas vers la totalité, elle ne peut pas dépasser ce qu’elle nie, comme le montre, par exemple, le caractère petit-bourgeois de la plupart des syndicalistes. » (György Lukács : Histoire et conscience de classe, 1922)

Mauro Iasi est professeur adjoint à l’École de service social de l’UFRJ, chercheur au NEPEM (Centre d’études et de recherches marxistes) et membre du Comité central du PCB.

« Baisser le coût du capital »: nouveau slogan trompeur du réformisme?

Nous reproduisons ci-dessous l’introduction à une formation économique organisée par « Cahiers communistes » à l’été 2014 pour relativiser et contredire le slogan « Baisser le coût du capital ». Nous la devons à notre camarade AB. La discussion sera retraduite par un compte-rendu prochain.

La baisse du « coût du capital » est devenue un argument omniprésent dans les expressions du PCF et de la CGT. Opposer « coût du capital » à « coût du travail » est séduisant à « gauche ». Cela semble opposer capital et travail. Mais, en réalité, on se place dans les deux cas du côté du capitaliste qui cherche à minimiser ses coûts, dans un dilemme étranger au prolétaire. Et cette opposition, loin de renforcer des positions de rupture sur lesquelles gagner des avantages immédiats, nourrit l’argumentaire réformiste sinon patronal.

Que le profit capitaliste soit extorqué sous forme de dividende, d’intérêt financier, ou de plus-value boursière n’importe guère pour le salarié, dans son intérêt de classe.

Depuis l’aurore du capitalisme, les patrons tentent d’embrigader leurs salariés dans leurs intérêts, notamment en leur faisant miroiter une part de leurs propres profits. Des politiciens bien intentionnés reprennent en cœur la nécessité de « mieux répartir » les richesses produites par le travail. Une des bases de ce raisonnement trompeur serait l’unité d’intérêt des patrons et cadres dirigeants des entreprises, « productifs », avec leurs salariés et subordonnés contre une abstraite « finance » voire apatride. Ces patrons prétendent ne pas en faire partie !  

Sarkozy est allé loin dans cette propagande, promettant une distribution des richesses, à un tiers pour les capitalistes, un tiers pour les patrons et prétendument un tiers pour les salariés. Aujourd’hui des individualités de « gauche » comme Montebourg, mais aussi des analyses viciées comme celle qui amène à identifier le « coût du capital » en dehors de l’exploitation capitaliste, en reprennent plus ou moins consciemment l’idéologie.

Résolument dans le camp de la classe ouvrière, il nous semble hasardeux de remettre en cause, même au nom de la mondialisation, la théorie du « Salaire, prix et profit » de K. Marx.

Pour ouvrir le débat dans le PCF et dans la CGT, nous mettons en ligne cette introduction. D’autres réflexions suivront. En accord ou en contestation de nos textes, exprimez-vous !     

Baisser le coût du capital ou lutter contre l’exploitation capitaliste ?

Depuis maintenant un an la CGT a lancé une grande campagne nationale sur la thématique du « coût du capital », campagne reprise par la direction du PCF. Il s’agit d’une réponse directe à la thématique du « coût du travail », largement utilisée par le MEDEF pour justifier tous les reculs sociaux. Cette campagne porte l’idée que ce n’est pas le coût du travail qui est trop élevé mais celui du capital, qu’il faut donc baisser par divers leviers pour retrouver une certaine efficacité économique. La large publicité faite à ces idées (tracts, affiches, revues, meetings…), couplée à une apparente radicalité (pensons au terme de « capital » présent dans le titre), nécessite une interrogation de notre part sur cette campagne pour savoir ce qu’il en retourne réellement. Est-ce une reprise de la théorie marxiste dans le but de dépasser l’exploitation capitaliste, ou n’est-ce que la reprise de vieilles lunes réformistes ? Les lignes suivantes entendent éclairer quelques points de cette campagne afin de nous donner des arguments nécessaires à notre travail militant quotidien, aussi bien dans le Parti que dans le syndicat.

Pour juger du bien-fondé de cette campagne, encore faut-il savoir à quoi nous devons nous référer en tant que communistes. Contrairement à nos directions syndicales et politiques, nous affirmons et réaffirmons que nos références doivent être celles du marxisme-léninisme, seule idéologie capable d’abattre le capitalisme par l’organisation des masses. Il faut donc interroger cette campagne en lien avec nos références théoriques pour pouvoir conclure sur son aspect révolutionnaire ou réformiste. C’est précisément pour cela que nous proposons de débuter par une présentation de la théorie marxiste de l’exploitation qui doit rester le cœur de notre réflexion économique sur le salariat et le profit capitaliste. A la suite de cela, nous passerons à une étude détaillée de cette campagne sur le « coût du capital » pour en comprendre les tenants et les aboutissants. Les possibles écarts, voire divergences, entre notre théorie marxiste-léniniste et cette campagne, apparaitront alors comme autant d’arguments nous permettant de lutter dans nos sections et nos lieux de travail contre les illusions réformistes, et pour le renforcement du parti et du syndicat sur des bases de classe.

I/La théorie de l’exploitation chez Marx

Comme dit précédemment,  nous affirmons que notre analyse actuelle économique du salariat et du profit capitaliste doit s’appuyer sur la théorie marxiste de l’exploitation, pour au moins deux raisons. Tout d’abord parce que le capitalisme est un mode de production qui évolue mais dont les principes élémentaires ne changent pas. Ensuite parce que la théorie marxiste de l’exploitation est seule à porter la possibilité du dépassement du capitalisme, de la fin du salariat, et de la destruction de la société de classe. Ce n’est donc pas par orthodoxie ou par nostalgie que nous faisons références à ces théories, mais par pur réalisme si l’objectif de nos organisations politiques et syndicales reste le dépassement du capitalisme. Présentons donc en quelques mots l’analyse que fait Marx de l’exploitation capitaliste.

Marx propose une analyse scientifique du capitalisme pour tenter d’en comprendre le fonctionnement, et une des clés de voute de son raisonnement est précisément la théorie de l’exploitation. L’histoire du capitalisme débute par le processus d’accumulation primitive du capital qui permet à une classe en formation – la bourgeoisie – d’accumuler massivement du capital. Ce capital va alors permettre à cette classe d’acquérir les moyens de production au moment même où s’effectue ce qu’Engels appelle la « révolution industrielle ». Le capitalisme naissant apparaît donc comme un mode de production marqué par la division du processus productif entre d’un côté la bourgeoisie (minorité détentrice des moyens de production) et de l’autre le prolétariat (majorité ne détenant que sa force de travail). La seconde grande transformation amenée par le capitalisme réside dans la notion de marchandise mise en avant par Marx. Une marchandise n’est pas un bien comme les autres, c’est un bien qui est exclusivement produit pour être vendu sur le marché. En d’autres termes, dans le capitalisme on ne produit plus des biens pour leur valeur d’usage, c’est-à-dire pour ce qu’ils vont nous servir, mais pour leur valeur d’échange, c’est-à-dire pour leur valeur sur le marché. Prenons un exemple. Dans un système économique pré-capitaliste, un  paysan allait produire des céréales avant tout pour sa consommation personnelle et ne vendrait que le surplus lors des bonnes récoltes, mais cette vente n’était pas l’objectif premier de la production. Désormais, dans le capitalisme, le bourgeois détenteur des moyens de production, met en avant un capital pour réaliser une production qui est exclusivement destinée à être vendue sur le marché. Cette distinction entre bien et marchandise n’est pas que sémantique, est apparaît comme central pour comprendre le fonctionnement de l’économie capitaliste.

Partant de ces quelques points, Marx nous propose une modélisation du fonctionnement économique d’un système pré-capitaliste et d’un système capitaliste. Dans un système pré-capitaliste, Marx modèle le système économique par le schéma M – A – M’. Je possède une marchandise M (par exemple une table) que je ne désire plus posséder, je la vends donc et j’en retire une somme A d’argent, grâce à laquelle j’achète une nouvelle marchandise M’ (par exemple quatre chaises). Ce schéma représente le fonctionnement modélisé d’un système économique pré-capitaliste. Avec le développement du capitalisme, les choses sont inversées et nous passons à un schéma A – M – A’. Désormais, les moyens de production sont accaparés par la bourgeoisie, et l’objectif est la production de marchandises destinées au marché, ce qui explique l’inversement du schéma. Ainsi, un capitaliste va posséder un capital A, qu’il va utiliser pour produire une quantité M de marchandise, qui sera vendue sur le marché, amenant un nouveau capital A’. L’objectif du capitaliste est alors d’obtenir en fin de cycle économique un capital A’ supérieur au capital A initial, cela signifiera qu’il aura alors réalisé un profit, objectif ultime de tout schéma économique capitaliste. Toute la question que nous devons alors nous poser est de savoir comment, par ce cycle, le capitaliste a réussi à réaliser un profit ? Pourquoi la somme initiale A est devenue une somme finale A’ plus importante ? Plusieurs solutions pourraient être envisagées. Envisageons-en trois :
-de manière magique l’argent, lors de la production, aurait créé de l’argent.
-un surplus a été obtenu lors de l’échange, ce qui signifierait que toute l’économie serait fondée sur l’arnaque d’une des deux parties prenant part à l’échange.
-ou bien il existerait quelque chose qui aurait la propriété de rapporter au capitaliste plus que son coût, et cette marchandise n’est autre que le travail ! C’est la théorie de l’exploitation.

Lorsque les capitalistes engagent une somme A de capitaux pour la production de marchandises, ils achètent différentes choses. On peut évoquer des bâtiments, des machines, des consommations intermédiaires ou encore du travail. Par exemple, un capitaliste qui produirait des chemises, devra acheter un bâtiment accueillant l’usine, des machines de production, le tissu et le fil nécessaire à la confection des habits et enfin du travail. Ainsi, pour que le capitaliste fasse du profit, c’est-à-dire que le capital retiré après la vente des marchandises (ici les chemises) soit supérieur aux capitaux initialement avancés (A’>A), il faut qu’une des marchandises achetées pour la production ait la propriété de rapporter plus au capitaliste qu’elle ne lui coûte. Cette marchandise ne peut êtrele bâtiment, ni les machines, ni même les différentes consommations intermédiaires, dont la valeur se transmet dans le produit fini, mais n’augmente pas. Il faudrait en effet quelque chose de magique pour que par exemple un mètre de tissu sur une chemise valle plus cher qu’un même mètre de tissu sur un simple rouleau. Bref, la seule marchandise achetée par le capitaliste qui lui rapporte plus qu’elle ne lui coute, c’est bel et bien le travail.

 La question qui doit désormais nous intéresser est de savoir pourquoi il peut exister une différence entre ce que coûte le travail au capitaliste, et ce qu’il lui rapporte ? Chez Marx, le travail, ou plutôt la force de travail, est une marchandise comme les autres qui est donc rémunérée (par le salaire) par le temps de travail nécessaire à la production des biens de consommation permettant la reproduction de la force de travail. Ainsi, l’ouvrier n’est pas rémunéré à la valeur de ce qu’il va produire mais à la valeur de ce qui est nécessaire pour la reproduction de sa force de travail. Le salaire va donc par exemple être la somme permettant de couvrir les dépenses en nourriture, en logement, en habillement, ou encore en quelques biens culturels etc. Il peut donc exister un décalage entre la richesse produite par le travailleur et sa rémunération, et c’est là qu’arrive la théorie de l’exploitation. Prenons l’exemple d’un ouvrier qui travaille 8h par jour. Durant ces 8h de travail il produit des richesses supérieures à ce qui lui est nécessaire pour uniquement reproduire sa force de travail. Par exemple, au bout de seulement 6h de travail, l’ouvrier aura produit une somme de richesses égale à ce qui lui est nécessaire pour couvrir le coût de la reproduction de sa force de travail (logement, nourriture, habillement…). Cela lui sera alors reversé par le capitaliste sous la forme d’un salaire ; on parle du « travail nécessaire ». Mais au bout de ces 6h, l’ouvrier ne peut pas rentrer chez lui, il doit travailler encore deux heures pour terminer sa journée de travail. Les deux heures restantes seront alors travaillées par l’ouvrier de manière gratuite en quelque sorte, on parle alors du « surproduit » ou « surtravail ». C’est une partie du travail qui est directement capté par les capitalistes qui sont en position de force puisqu’ils détiennent les moyens de production. Et d’ailleurs la grande force du capitalisme c’est d’englober tout cela dans le salariat pour que ce soit invisible, système différent par exemple du mode de production féodale où le servage comprenait des temps de travail gratuit séparés, comme les corvées. Grâce à ce décalage entre ce coûte la force de travail et ce qu’elle rapporte, le capitaliste peut réaliser du profit. C’est cela qui permet d’expliquer pourquoi A’ est supérieur à A.

            La théorie de l’exploitation de Marx met donc en évidence le fait que dans le système capitaliste, une partie des richesses créées par les travailleurs est directement captée par les capitalistes qui ne rémunèrent pas les travailleurs à ce qu’ils produisent, mais à ce qui est nécessaire pour la reproduction de leur force de travail. C’est précisément cela la plus-value, source du profit capitaliste. Bref, le profit capitaliste est la part des richesses crées par les travailleurs qui ne leur est pas redonnées dans le salaire. Pour pousser la réflexion, Marx propose un calcul du taux d’exploitation en rapportant la somme de la plus-value à ce qu’il appelle le « capital variable », c’est-à-dire le capital utilisé par le bourgeois pour acheter la force de travail (taux d’exploitation = PL/V). Cependant, ce qui intéresse vraiment un capitaliste ce n’est pas le taux d’exploitation en lui-même, qui reste plutôt abstrait, mais le taux de profit. C’est cette fois l’exploitation rapportée non plus au seul capital variable avancé (le coût du travail), mais rapporté aux capitaux totaux avancés, c’est-à-dire au capital variable (travail) et au capital constant (machines, bâtiments…). Bref, le taux de profit c’est le rapport entre la plus-value (issue de l’exploitation) et le capital total investi, c’est ce que le capitaliste gagne lors de chaque production,  et cela est issu de l’exploitation des travailleurs.

Nous venons ici de tracer les grandes lignes de la théorie économique de l’exploitation présente chez Marx, théorie qui nous permet de comprendre pourquoi, dans un système capitaliste, les détenteurs des moyens de production réussissent à réaliser des profits. Le rôle d’une organisation communiste (politique ou syndicale) est alors de lutter, par des moyens théoriques et pratiques, contre l’exploitation capitaliste. Par cela, nous pourrons préparer le terrain pour une société sans classes et débarrassée de toute exploitation. En relation avec cette théorie, interrogeons-nous désormais sur les objectifs de la campagne « cout du capital » menée par la CGT et le Front de Gauche. Est-ce une campagne de lutte contre l’exploitation capitaliste, ou bien un nouveau pas dans le réformisme ?

II/La campagne « coût du capital »

            1/Présentation générale de la campagne

Depuis maintenant un peu plus d’un an, la CGT, puis le PCF et même la fameuse « aile gauche » du PS, expliquent que le problème de nos économies serait un coût du capital trop élevé qui plomberait alors la compétitivité des entreprises nationales. A l’origine de tout cela nous avons une étude commandée par la CGT à un centre de recherche en économie à Lille sur la question du coût du capital. Ce laboratoire, le CLERSE (composés d’économistes atterrés, ou atterrants c’est selon…) publie alors un rapport en janvier 2013 avec l’idée que le problème de notre économie c’est le coût du capital qui est trop élevé. Une grande publicité va alors être faite à cette idée, et va ainsi devenir une campagne de la CGT, reprise ensuite par le PCF. On peut par exemple citer un numéro entier d’Economie et Politique, de nombre articles des Boccara, des pages entières de l’Humanité, de la NVO… Sur le site du PCF on trouve même une page consacrée à cela, dont une explique :

« Vous l’entendez à longueur de journée, en France, le travail coûterait trop cher et la compétitivité des entreprises serait plombée par les charges sociales, c’est à dire les cotisations qui financent la protection sociale. […] Pourtant, ce qui pèse sur l’efficacité des entreprises, ce qui pèse sur notre économie, c’est le coût du capital, pas le travail. Un tabou que le Parti communiste français entend lever en menant une campagne vérité sur le véritable coût du capital dans ce pays. »

Bref, notre parti entend lever un tabou pour améliorer la compétitivité de nos entreprises nationales ! Vaste programme !

            2/Analyse économique de cette campagne

Plongeons désormais dans les détails de ces recherches économiques afin de comprendre les arguments principaux de cette campagne. L’étude menée par le CLERSE part du point de départ qu’il y aurait un coût du capital dit « économique » et un coût du capital dit « financier » :
-Le coût économique désigne l’investissement en capital productif. C’est tout ce que l’entreprise va dépenser pour augmenter le stock de capital fixe (par exemple acheter de nouvelles machines) ou remplacer le capital fixe usé (on va remplacer de vieilles machines par des neuves). En comptabilité nationale on mesure cela par la FBCF.
-Le coût financier  désigne quant à lui ce que les entreprise vont devoir verser aux apporteurs de capitaux. On trouve ici deux grandes formes, d’abord une rémunération sous forme de dividendes pour les actionnaires, et une rémunération sous forme d’intérêts pour les obligations ou les prêts. Bref, le coût financier c’est tout ce que l’entreprise va payer aux banques pour les prêts, en dividendes à leurs actionnaires s’ils en ont et en intérêts pour rémunérer les obligations s’ils en ont là encore. C’est tout ce qui est financier et qui ne sert pas directement à produire.

A partir de là, les économistes du CLERSE retranchent le coût économique du coût total du capital, pour arriver à une idée de « surcoût du capital » Cela peut se résumer par la formule :

Bref, le coût financier apparaît comme un surcoût du capital, un coût qui vient alourdir artificiellement le coût global du capital, sans aucune utilité. Laurent Cordonnier, un économiste attéré, membre du CLERSE dit par exemple que le coût financier « ne correspond à aucun service économique rendu, que ce soit aux entreprises elles-mêmes ou à la société dans son entier ». A l’inverse, le coût économique du capital est le coût légitime, qui apporte quelque chose à la société, et ce coût pourrait servir à la mesure du « vrai » coût du capital. Bref, le point de départ c’est de dire que le capital a un coût économique et financier, et que le coût financier, s’il est positif, entraîne un surcoût pour le capital, qui est inutile, illégitime et néfaste pour l’économie.

Il apparaît nécessaire de s’arrêter d’ores et déjà sur ce postulat de départ de l’enquête. En effet, nous sommes ici en plein dans les illusions portées par la « gauche de la gauche » ou par le Front de Gauche, sur la finance. Selon ces sociaux-démocrates, il serait possible de dissocier finance et économie capitaliste, avec l’idée que la finance est un ennemi, un problème pour l’économie, et que débarrasser de cette excroissance, l’économie capitaliste serait un mode de production vertueux. On peut ici penser à Mélenchon, et plus largement aux divers réformistes du Front de Gauche, pour qui le combat à mener est contre la finance, façon détourner d’avouer leur inféodation au système capitaliste qu’ils ne remettent jamais en cause. On trouve bien là une marque de leur opposition frontale à notre idéologie marxiste-léniniste. Si on relit par exemple Lénine dans Impérialisme stade suprême du capitalisme, on comprend en quoi c’est une aberration complète de dissocier finance et production dans un système capitaliste développé. Aucune entreprise capitaliste ne peut exister sans système financier, ou alors il faudrait imaginer une économie capitaliste où toute entreprise dispose de ses capitaux propres. Le capitalisme c’est la finance et la finance c’est le capitalisme, ces deux éléments sont indissociables. On retrouve donc au cœur de cette campagne le mot d’ordre réformiste de lutte contre la finance avec l’idée que c’est une verrue du capitalisme. Mais même d’un point de vue purement pragmatique il est illusoire de séparer coût économique et coût financier du capital, lorsqu’on sait que toute entreprise, pour pouvoir investir dans la production, doit au préalable recourir au système financier pour avoir les fonds nécessaires. Par exemple, une entreprise automobile qui voudrait acheter une nouvelle chaine pour augmenter sa production, va au préalable avoir recours à des emprunts ou à l’émission de titres. Coût financier et coût économique ne s’oppose donc pas, puisqu’au contraire l’un permet l’autre. On peut donc même dire que le coût financier est légitime et utile dans le cadre du fonctionnement du capitalisme puisqu’il permet derrière d’avoir un investissement productif. Bref, coût financier et coût économique du capital ne peuvent être dissociés, car l’un permet l’autre et dire le contraire n’est rien d’autre que semer les illusions sur un fonctionnement bon et moral du capitalisme, et un fonctionnement immoral (la critique catholique de l’usure…) de ce même mode de production.

Résumons-nous. Les bases de cette campagne partent de la dissociation entre coût financier et coût économique du capital, en disant que le coût financier est un coût illégitime entraînant un surcoût du capital, freinant alors la compétitivité des entreprises. Du point de vue de la théorie marxiste-léniniste c’est une aberration de  dissocier cela. Mais ça l’est aussi d’un point de vue purement pragmatique quand on regarde le fonctionnement de l’économie capitaliste. Les économistes à l’origine de cette étude n’ont donc pas pu passer totalement à côté de cela, et ils vont utiliser un petit subterfuge pour tenter de dépasser cette erreur.

En effet, ils vont proposer une nouvelle décomposition. A l’intérieur du seul coût financier du capital, on trouve désormais une frange légitime et une frange illégitime, permettant donc de toujours appuyer l’idée d’un surcoût du capital. Ils vont alors énoncer deux critères pour juger si le coût financier est légitime ou illégitime. Le coût financier est dit légitime, dès lors qu’il permet de couvrir le coût d’administration de l’activité financière et permet de rémunérer le « risque entrepreneurial » :
-Le coût d’administration : c’est en, pour le dire rapidement, les coûts de fonctionnement des marchés financiers. Par cela, on fait au final l’apologie des marchés financiers qui sont là pour permettre la liquidité des actifs, élément absolument essentiel au capitalisme pour que les capitaux puissent circuler et ainsi prétendre faire les meilleurs profits.
-Le risque entrepreneurial : tout détenteur de capital, lorsqu’il prête ce capital, prend le risque de ne pas être remboursé. L’intérêt est donc là aussi pour couvrir ce risque.

A partir de là, les chercheurs du CLERSE et la CGT vont avoir comme envie,  pour vraiment se justifier, de mettre en place un indicateur qui permettrait de dire : « voilà à tel moment, dans notre pays, le surcoût du capital est de tant, supprimons-le pour retrouver la compétitivité ». Si on se résume une nouvelle fois, le coût du capital est composé d’un coût économique et d’un coût financier, le coût financier étant lui-même composé d’un coût légitime (ce qui couvre le coût d’administration et le risque) et d’un coût illégitime. Cette partie du coût financier dite illégitime est le surcoût du capital, qu’il faudrait donc pouvoir mesurer. Or, une telle mesure est totalement impossible, pourquoi ? Tout simplement parce que la première distinction entre coût économique et financier est difficilement quantifiable, mais alors la seconde entre coût financier légitime et coût financier illégitime, est totalement utopique. Il faudrait poser de manière totalement arbitraire, une valeur à partir de laquelle la rémunération du capital financier ne serait plus légitime ; 5% ? 8% ? 10% ? 20% ? Les grands penseurs de cette étude n’ont pas encore trouvé de solution, preuve de la faiblesse théorique de leurs travaux.

Alors outre toutes ces approximations économiques et autres illusions, quel est l’objectif final de cette étude et de la campagne CGT/PCF ? L’idée c’est d’abaisser par divers moyens le coût du capital et ainsi d’améliorer la compétitivité des entreprises et par cela de relancer l’économie. Pour ce faire, on pourrait d’abord avoir une posture morale en demandant aux actionnaires d’avoir des rémunérations acceptables. Et puis à côté de cela on aurait un levier institutionnel qui serait la baisse des taux d’intérêts. Tout cela avec l’idée que si on abaissait alors le coût du capital, les entreprises pourraient investir ce qui serait bon pour l’économie. Nous arrivons alors au point final de cette étude et de cette campagne ; il faut tout faire pour faciliter l’investissement des entreprises. C’est alors la stupéfaction totale, car d’où nous vient cette idée ? Du keynésianisme ! L’étude du CLERSE, reprise par la CGT et le PCF ne repose donc sur rien de marxiste, mais sur du pur keynésianisme, théorie bourgeoise par excellence. Il faudrait donc faire baisser le coût du capital en demandant par exemple aux actionnaires de se tempérer sur leurs dividendes. Nous ne sommes plus là dans une démarche marxiste-léniniste révolutionnaire, mais dans une posture chrétienne sur la nocivité de l’usure ; Saint Thomas d’Aquin est donc, semble-t-il, devenu l’une de nos références. Mais on pourrait aussi utiliser un levier institutionnel en réorientant la BCE pour abaisser le coût de l’investissement, on quitte donc les références religieuses, pour entrer de plein pieds dans la collaboration de classe. Référence religieuses, références keynésiennes, illusions sur l’Europe et les institutions bourgeoises, voilà ce que porte réellement cette campagne sur le « coût du capital ». Ce n’est donc en rien un instrument au service des travailleurs pour lutter contre l’exploitation capitaliste, mais une nouvelle reformulation du réformisme porté par les directions de nos organisations politiques et syndicales.

            3/Récapitulatif et argumentaire contre cette campagne

L’analyse de cette campagne est un peu technique, terminons donc par un résumé rapide des grandes lignes de cette campagne CGT/PCF pour ensuite énoncer quelques arguments qui doivent être les nôtres pour démonter les illusions ici semées. Le coût du capital pourrait donc se diviser entre un coût économique et un coût financier, coût financier lui-même divisé en coût financier légitime et coût financier illégitime. Ce coût financier illégitime représente alors un surcoût du capital qui est un frein à l’investissement des entreprises, et par cela un frein à leur compétitivité. Il faudrait donc pouvoir mesurer ce surcoût pour ensuite pouvoir le réduire ou le supprimer, améliorant ainsi l’investissement des entreprises et grâce à cela relançant l’économie. Pour réduire ce coût financier illégitime on pourrait par exemple avoir recourt à la morale (« messieurs les actionnaires veuillez baisser vos dividendes ») ou à des leviers institutionnels comme la baisse des taux d’intérêts (on retrouve la grande idée de réorientation de la BCE). Par tous ces éléments, le coût du capital serait moindre car débarrassé de son surcoût illégitime, l’investissement repartirait, ainsi que la croissance et l’emploi, bref on atteindrait un fonctionnement vertueux de l’économie capitaliste !

Voyons maintenant quelques arguments que nous avons à opposer à cela :
-D’une manière globale, est-ce le rôle d’une organisation communiste que de s’interroger sur le problème de compétitivité des entreprises, lieu de l’exploitation capitaliste ? Est-ce notre travail que de s’interroger sur les moyens de relancer l’économie capitaliste ?
-D’un point de vue théorique ensuite, cette enquête repose sur du keynésianisme, idéologie bourgeoise, et non sur le marxisme-léninisme qui doit être la théorie qui oriente nos recherches et nos débats en tant qu’organisation communiste. C’est pour cela que cette étude pointe l’importance de l’investissement pour la relance du capitalisme, ce qui une fois encore n’est pas notre souci. On peut aussi évoquer le très fort fond chrétien de tout cela, avec la critique de l’usure.
-Avec les travaux de Lénine, on doit remettre en cause un des fondements de cette étude, qui est la distinction fictive entre capital productif et capital financier. Cela s’inscrit dans une logique plus globale de la social-démocratie de critiquer l’aspect financier du capitalisme, façon aisée de défendre le capitalisme. Or finance et capitalisme sont indissociables, et nous ne devons pas lutter contre la finance, mais contre le capitalisme. Cette campagne participe donc de l’illusion de l’existence d’un capitalisme non financiarisé, plus moral…
-L’expression « coût du capital » pose problème, c’est une reprise de l’expression « coût du travail » du MEDEF. Par cela on justifie derrière l’expression de coût du travail.
-Enfin, et c’est probablement la plus grave des illusions portées par cette campagne, la théorie de l’exploitation de Marx que j’ai présentée au départ est totalement absente de ces recherches et de cette campagne. Pire encore, avec l’idée de la recherche d’un coût du capital juste, c’est à dire d’une juste rémunération du capital, on impose l’idée qu’au final il y aurait un taux d’exploitation acceptable. En effet, s’il y a un surcoût illégitime du capital, c’est que tout le reste est légitime. Or, tout profit capitaliste est issu de l’exploitation des travailleurs, ainsi si on suit la logique de cette campagne, jusqu’à un certain seuil il est légitime que les capitalistes exploitent les travailleurs. Par contre passé un certain seuil, ça ne devient plus moralement acceptable, et il existe un surcoût illégitime. En tant que communistes, nous ne sommes pas des comptables ou des curés qui fixons des seuils acceptables d’exploitation, mais nous luttons pour une société débarrassée de toute exploitation.

Conclusion

            Cette campagne lancée par la CGT et le PCF est donc dangereuse par son apparence radicale et par son mot d’ordre facilement utilisable. Pour autant, nous ne devons pas être dupes, car cette campagne est un nouveau pas franchi par la direction de nos organisations dans la liquidation de nos références marxistes-léninistes. Par les références utilisées, nous n’en sommes même plus au stade d’une trahison du marxisme, mais au stade d’une acceptation totale des références bourgeoises et réformistes. Analysons donc finement cette campagne pour mieux la démonter point à point dans nos sections ou nos lieux de travail.     Disons-le, une organisation communiste n’a pas pour objectif la relance de l’économie capitaliste, ni la recherche d’un taux de profit acceptable ! Notre but n’est pas d’amender à la marge le capitalisme et de le rendre moral. Notre objectif est clairement de supprimer l’exploitation capitaliste, et cela ne peut se faire que dans le cadre d’une société sans classe, le communisme !

Communisme et franc-maçonnerie en France – Léon Trotsky – 25 novembre 1922

Texte repris et introduit par ML pour vivelepcf

Nous reproduisons ce texte pour sa valeur de document historique. A l’époque où Trotsky adresse cet article aux communistes français, il représente l’Internationale communiste, dont il est l’un des dirigeants, chargé de suivre la France.

En 1922, le tout nouveau parti communiste français reste imprégné du mode de fonctionnement parlementariste d’avant-guerre. L’appartenance à la franc-maçonnerie reste répandue parmi certains de ses cadres formés à l’école de la démocratie bourgeoise, de « l’aristocratie ouvrière », même s’ils ont fait le choix de suivre l’appel d’Octobre. Par ailleurs, la Ligue des droits de l’Homme, appendice de la franc-maçonnerie, vient de mettre son discours moralisateur au service de l’Union sacrée et de la guerre.

La nécessité de rompre avec cette mauvaise tradition du socialisme français explique la violence de certains termes de Trotsky comme dans la fameuse phrase: « La franc-maçonnerie est une plaie mauvaise sur le corps du communisme français. Il faut la brûler au fer rouge. ». Obligation sera faite aux adhérents du Parti de dévoiler leur appartenance à la franc-maçonnerie, rendue incompatible avec l’exercice de responsabilités dans le Parti.

Dans les décennies suivantes, le PCF se tient naturellement à cette position mais sans pratiquer d’ostracisme vis-à-vis de l’individu franc-maçon, notamment lorsqu’il sera victime de la répression du régime de Vichy.

Sur bien des points, l’analyse acerbe de Trotsky reste d’actualité. La franc-maçonnerie reste, pour certains qui font partie des élites du système ou qui croient en faire partie, l’antichambre hypocrite et intéressée où s’élabore et se reflète ce que l’on appelle maintenant la pensée unique. La franc-maçonnerie s’efforce toujours de séduire, d’attirer et de corrompre des franges dirigeantes des organisations historiques de la classe ouvrière.

Après le lancement en 1994 de la « Mutation » du PCF, on a pu voir Robert Hue puis Marie-George Buffet accepter les invitations plus ou moins mal intentionnées des loges (ils ont honoré de même les invitations du CRIF), leur reconnaissant de la légitimité morale.

Avec le Front de gauche, la direction du PCF s’est même placée dans l’ombre d’un franc-maçon notoire et représentatif sinon caricatural, « portier » de sa loge au Grand Orient de France, Jean-Luc Mélenchon.

Est-ce au Grand Orient, où il a pu le côtoyer, que Mélenchon a appris à apprécier Serge Dassault au point de manifester une admiration et grande indulgence pour le patron milliardaire controversé ?

La position historique du PCF à l’égard de la franc-maçonnerie est somme toute juste et équilibrée…

 

Communisme et franc-maçonnerie en France – Léon Trotsky – 25 novembre 1922

« Le développement du capitalisme a toujours approfondi et approfondit sans cesse les antagonismes sociaux. Les efforts de la bourgeoisie ont toujours tendu à émousser ces antagonismes en politique. L’histoire du siècle dernier nous présente une extrême diversité de moyens employés par la bourgeoisie à cet effet. La répression pure et simple est son argument ultime, elle n’entre en scène que dans les moments critiques. En temps «normal», l’art politique bourgeois consiste à enlever pour ainsi dire de l’ordre du jour la question même de la dénomination bourgeoise, à la masquer de toutes sortes de décors politiques, juridiques, moraux, religieux, esthétiques et à créer de cette façon dans la société l’impression de la solidité inébranlable du régime existant.

Il est ridicule et naïf, pour ne pas dire un peu sot, de penser que la politique bourgeoise se fasse tout entière dans les parlements et dans les articles de tête. Non, cette politique se fait au théâtre, à l’église, dans les poèmes lyriques et à l’Académie, et à l’école. La bourgeoisie enveloppe de tous côtés la conscience des couches intermédiaires et même de catégories importantes de la classe ouvrière, empoisonnant la pensée, paralysant la volonté.

C’est la bourgeoisie russe, primitive et mal douée, qui a le moins réussi dans ce domaine, et elle a été cruellement punie. La poigne tsariste mise à nu, en dehors de tout système compliqué de camouflage, de mensonge, de duperie, et d’illusions, se trouva insuffisante. La classe ouvrière russe s’empara du pouvoir.

La bourgeoisie allemande, qui a donné incomparablement plus dans les sciences et les arts, était politiquement d’un degré à peine supérieure à la bourgeoisie russe : la principale ressource politique du capital allemand était le Hohenzollern prussien et le lieutenant prussien. Et nous voyons actuellement la bourgeoisie allemande occuper une des premières places dans la course à l’abîme.

Si vous voulez étudier la façon, les méthodes et les moyens par lesquels la bourgeoisie a grugé le peuple au cours des siècles, vous n’avez qu’à prendre en mains l’histoire des plus anciens pays capitalistes : l’Angleterre et la France. Dans ces deux pays, les classes dirigeantes ont affermi peu à peu leur domination en accumulant sur la route de la classe ouvrière des obstacles d’autant plus puissants qu’ils étaient moins visibles.

Le trône de la bourgeoisie anglaise aurait été brisé en mille morceaux s’il n’eût été entouré d’une atmosphère de respectability, de tartufferie et d’esprit sportif. Le bâton blanc des policemen ne protège que la ligne de repli de la domination bourgeoise et une fois le combat engagé sur cette ligne — la bourgeoisie est perdue. Infiniment plus important pour la conservation du régime britannique est l’imperceptible toile d’araignée de respectability et de lâcheté devant les commandements bourgeois et les «convenances» bourgeoises qui enveloppe les cerveaux des trade-unionnistes, des chefs du Labour Party et de nombreux éléments de la classe ouvrière elle-même.

La bourgeoisie française vit, politiquement, des intérêts du capital hérité de la Grande Révolution. Le mensonge et la perversion de la démocratie parlementaire sont suffisamment connus et semble-t-il, ne laissent plus place à aucune illusion. Mais la bourgeoisie fait de cette perversion même du régime son soutien. Comment cela ? Par l’entremise de ses socialistes. Ces derniers, par leur critique et leur opposition, prélèvent sur les masses du peuple l’impôt de la confiance, et au moment critique transmettent toutes les voix qu’ils ont recueillies à l’Etat capitaliste. Aussi la critique socialistes est-elle actuellement un des principaux étais de la domination bourgeoise. De même que la bourgeoisie française fait servir à ses but non seulement l’Eglise catholique, mais aussi le dénigrement du catholicisme, elle se fait servir non seulement par la majorité parlementaire, mais aussi par les accusateurs socialistes, ou même souvent anarchistes, de cette majorité. Le meilleur exemple en est fourni par la dernière guerre, où l’on vit abbés et francs-maçons, royalistes et anarcho-syndicalistes, se faire les tambours enthousiastes du capital sanglant.

Nous avons prononcé le mot : franc-maçonnerie. La franc-maçonnerie joue dans la vie politique française un rôle qui n’est pas mince. Elle n’est en somme qu’une contrefaçon petite bourgeoise du catholicisme féodal par ses racines historiques. La République bourgeoise de France avançant tantôt son aile gauche, tantôt son aile droite, tantôt les deux à la fois, emploie dans un seul et même but soit le catholicisme authentique, ecclésiastique, déclaré, soit sa contrefaçon petite-bourgeoise, la franc-maçonnerie, où le rôle des cardinaux et des abbés est joué par des avocats, par des tripoteurs parlementaires, par des journalistes véreux, par des financiers juifs déjà bedonnants ou en passe de le devenir. La franc-maçonnerie, ayant baptisé le vin fort du catholicisme, et réduit, par économie petite-bourgeoise, la hiérarchie céleste au seul «Grand Architecte de l’Univers», a adapté en même temps à ses besoins quotidiens la terminologie démocratique : Fraternité, Humanité, Vérité, Equité, Vertu. La franc-maçonnerie est une partie non officielle, mais extrêmement importante, du régime bourgeois. Extérieurement, elle est apolitique, comme l’Eglise ; au fond, elle est contre-révolutionnaire comme elle. A l’exaspération des antagonismes de classes, elle oppose des formules mystiques sentimentales et morales, et les accompagne, comme l’Eglise, d’un rituel de Mi-Carême. Contrepoison impuissant, de par ses sources petites-bourgeoises contre la lutte de classe qui divise les hommes, la maçonnerie, comme tous les mouvements et organisations du même genre, devient elle-même un instrument incomparable de lutte de classe, entre les mains de la classe dominante contre les opprimés.

Le grand art de la bourgeoisie anglaise a toujours consisté à entourer d’attention les chefs surgissant de la classe ouvrière, à flatter leur respectability, à les séduire politiquement et moralement, à les émasculer. Le premier artifice de cet apprivoisement et de cette corruption, ce sont les multiples sectes et communautés religieuses où se rencontrent sur un terrain «neutre» les représentants des divers partis. Ce n’est pas pour rien que Lloyd George a appelé l’Eglise «la Centrale électrique de la politique». En France, ce rôle, en partie du moins, est joué par les loges maçonniques. Pour les socialistes, et plus tard pour le syndicaliste français, entrer dans une loge signifiait communier avec les hautes sphères de la politique. Là, à la loge, se lient et se délient les relations de carrière ; des groupements et des clientèles se forment, et toute cette cuisine est voilée d’un crêpe de morale, de rites et de mystique. La franc-maçonnerie ne change rien de cette tactique, qui a fait ses preuves, à l’égard du Parti Communiste : elle n’exclut pas les communistes de ses loges, au contraire, elle leur en ouvre les portes toutes grandes. La maçonnerie cesserait d’être elle-même, si elle agissait autrement. Sa fonction politique consiste à absorber les représentants de la classe ouvrière pour contribuer à ramollir leurs volontés et, si possible, leurs cerveaux. Les «frères» avocats et préfets sont naturellement très curieux et même enclins à entendre une conférence sur le communisme. Mais est-ce que le frère de gauche, qui est le frère cadet, peut se permettre d’offrir au frère aîné, qui est le frère de droite, un communisme sous le grossier aspect d’un bolchévik le couteau entre les dents ? Oh ! non. Le communisme qui est servi dans les loges maçonniques doit être une doctrine très élevée, d’un pacifisme recherché, humanitaire, reliée par un très subtil cordon ombilical de philosophie à la fraternité maçonnique. La maçonnerie n’est qu’une des formes de la servilité politique de la petite-bourgeoisie devant la grande. Le fait que des «communistes» participent à la maçonnerie indique la servilité morale de certains pseudo-révolutionnaires devant la petite bourgeoisie et, par son intermédiaire, devant la grande.

Inutile de dire que la Ligue pour la Défense des Droits de l’homme et du citoyen n’est qu’un des accès de l’édifice universel de la démocratie capitaliste. Les loges étouffent et souillent les âmes au nom de la Fraternité ; la Ligue pose toutes les questions sur le terrain du Droit. Toute la politique de la Ligue, comme l’a démontré avec clarté la guerre, s’exerce dans les limites indiquées par l’intérêt patriotique et national des capitalistes français. Dans ce cadre, la Ligue a tout loisir de faire du bruit autour de telle ou telle injustice, de telle ou telle violation du droit ; cela attire les carriéristes et abasourdit les simples d’esprit.

La Ligue des Droits de l’Homme a toujours été, de même que les loges maçonniques, une arène pour la coalition politique des socialistes avec les radicaux bourgeois. Dans cette coalition, les socialistes agissent, bien entendu, non pas comme représentants de la classe ouvrière, mais individuellement. Toutefois, l’importance prise par tel ou tel socialiste dans les loges est déterminée non pas le poids de sa vertu individuelle, mais par l’influence politique qu’il a dans la classe ouvrière. Autrement dit : dans les loges et autres institutions du même genre, MM. les socialistes tirent profit pour eux-mêmes du rôle qu’ils jouent dans le mouvement ouvrier. Et ni vu ni connu, car toutes les machinations sont couvertes par le rituel idéaliste.

Bassesse, quémandage, écorniflage, aventurismes, carriérismes, parasitisme, au sens le plus direct et le plus matériel du mot, ou bien, en un sens plus occulte et «spirituel» — voilà ce que signifie la franc-maçonnerie pour ceux qui viennent à elle d’en bas. Si les amis de Léon Blum et de Jouhaux s’embrassent dans les loges avec leurs frères du bloc des gauches, ils restent, ce faisant, complètement dans le cadre de leur rôle politique ; ils parachèvent dans les séances secrètes des loges maçonniques ce qu’il serait incongru de faire ouvertement en séance publique du Parlement ou dans la presse. Mais nous ne pouvons que rougir de honte en apprenant que dans les rangs d’un Parti Communiste (!!!) il y a des gens qui complètent l’idée de la dictature du prolétariat par la fraternisation dans les tenues maçonniques avec les dissidents, les radicaux, les avocats et les banquiers. Si nous ne savions rien d’autre sur la situation de notre Parti français, cela nous suffirait pour dire avec Hamlet : «Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark…» L’Internationale peut-elle permettre à cet état de choses véritablement honteux de se prolonger et même de se développer ? Ce serait permettre que la Parti Communiste Français occupe dans les système du conservatisme démocratique la place de soutien de gauche occupée autrefois par le Parti Socialiste. Mais cela ne sera pas — nous avons trop foi en l’instinct révolutionnaire et en la pensée révolutionnaire de l’avant-garde prolétarienne française. D’une lame impitoyable elle tranchera une fois pour toutes les liens politiques, philosophiques, moraux et mystiques qui rattachent encore la tête de son Parti aux organes déclarés ou masqués de la démocratie bourgeoise, à ses loges, à ses ligues, à sa presse. Si ce coup d’épée laisse par delà les murs de notre Parti quelques centaines et même quelques milliers de cadavres politiques, tant pis pour eux. Tant pis pour eux et tant mieux pour le Parti du prolétariat, car ses forces et son poids ne dépendent pas du seul nombre de ses membres.

Une organisation de 50.000 membres, mais construite comme il faut, qui sait fermement ce qu’elle veut et qui suit la voie révolutionnaire sans jamais s’en écarter, peut et doit conquérir la confiance de la majorité de la classe ouvrière et occuper dans la révolution la place directrice. Une organisation de 100.000 membres contenant centristes, pacifistes, franc-maçons, journalistes bourgeois, etc., est condamnée à piétiner sur place, sans programme, sans idée, sans volonté — et jamais ne pourra conquérir la confiance de la classe ouvrière.

La franc-maçonnerie est une plaie mauvaise sur le corps du communisme français. Il faut la brûler au fer rouge. »

Lettre ouverte à Jean Jaurès – Rosa Luxemburg 1908

Rosa Luxemburg réagit vivement à un article de Jaurès publié dans la presse allemande dans lequel il célèbre « l’entente cordiale » et les alliances de la France et de l’Angleterre avec la Russie tsariste. Elle refuse d’y voir un facteur de paix, de confondre l’intérêt des socialistes et du prolétariat – même en matière de politique étrangère – avec ceux des bourgeoisies. Elle souligne le soutien apporté à la Russie tsariste pour écraser la révolution russe (de 1905). 

De Rosa Luxemburg, 24 juillet 1908, traduit par ML pour vivelepcf.fr, 30 juillet 2014

Lettre ouverte à Jean Jaurès

Cher camarade,

Vous avez jugé bon de présenter vos vues sur la situation politique présente dans l’organe berlinois du libéralisme allemand et de tenter d’y laver le soupçon que l’Entente cordiale entre la France, l’Angleterre et la Russie puisse être une menace de guerre. Au contraire, vous célébrez cet accord comme une preuve qu’il n’y aurait pas de contradictions irréductibles entre les grandes puissances européennes et comme un élément pour consolider la paix en Europe. Vous écrivez :

« Une entente entre la France, l’Angleterre et la Russie, une Triple-Entente n’est pas en elle-même une menace pour la paix. Elle peut même avoir des buts et des effets pacifiques. En tout cas, elle démontre que beaucoup de contradictions, qualifiées d’insurmontables, peuvent donner lieu à conciliation. A l’époque de Fachoda, la France et l’Angleterre semblaient à la veille d’une guerre, et maintenant elles viennent de conclure l’Entente cordiale. Lorsque j’étais enfant, j’ai appris à l’école que l’Angleterre et la Russie étaient prédestinées à s’affronter en Asie. Or nous venons d’assister à l’entrevue de Reval qui a donné lieu à des accords sur l’Asie – et peut-être sur l’Europe.

Pourquoi l’antagonisme anglo-allemand ne se laisserait-il pas régler de la même façon ?

Même la nouvelle Triple-Entente pourrait conduire à une situation pacifique de ce genre, si la France comprend correctement son rôle et si elle possède à côté de la conscience de sa force la conscience de son devoir. »

Vous ne trouvez qu’une seule ombre à ces perspectives lumineuses :

« Il est malheureux que l’Allemagne paraisse se solidariser avec la Turquie – non seulement avec l’Empire turc, mais aussi avec les méfaits de ses gouvernants. Il nous semble que l’Allemagne pourrait protéger suffisamment la Turquie contre une agression, sans avoir pour autant à refuser son appui à une œuvre nécessaire de réforme et d’humanisation. L’Allemagne ne ferait que favoriser ses adversaires si elle leur permettait d’affirmer qu’elle cherche à asseoir son influence en Turquie par une douteuse attitude de complaisance. Naturellement, la Turquie a le plus grand intérêt à faire elle-même les réformes, car, ce faisant, elle enlèverait tout prétexte à l’immixtion dans ses affaires intérieures aux Etats qui se cachent sous le manteau de l’humanisme.

Si l’Allemagne faisant entendre à Constantinople et en temps voulu la voix de la raison, elle faciliterait aux amis de la paix la tâche qui consiste à donner au rapprochement avec la France, la Russie et l’Angleterre une signification véritablement pacifique afin d’accélérer l’heure ou la Triple-Alliance et la Triple-Entente pourront s’unir dans un grand concert européen.

Je dois dire que les socialistes français travailleront avec une ardeur passionnée et avec toutes les forces dont ils disposent pour atteindre cet objectif. »

Dans ces réflexions, il y a bien des éléments qui me paraissent difficilement conciliables avec les positions de la social-démocratie allemande en matière de politique étrangère. Je crois par exemple que les combinaisons politiques qui traitent de la « France », de « l’Allemagne », de la « Russie », de « l’Angleterre » et des « intérêts » de ces entités ressemblent, autant qu’un œuf à un autre œuf, au langage propre aux politiciens bourgeois. Je crois que les « intérêts » des Etats capitalistes d’aujourd’hui divergent profondément également en politique étrangère, quand ils ne sont pas directement opposés, selon que l’on se place du point de vue de la classe dirigeante ou bien du prolétariat et de sa politique de classe.  En conséquence, il ne saurait être en aucun cas dans l’intérêt du socialisme de soutenir l’imposture de la politique bourgeoise officielle qui parle des « intérêts d’Etat » ou des « intérêts populaires » comme d’un tout homogène, l’imposture de la concordance d’intérêts entre toutes les classes dans le domaine de la politique étrangère.

Par-delà il me semble que, grâce à la base scientifique de notre conception du monde, nous savons très bien qu’aussi bien la guerre que la paix dans le monde capitaliste moderne proviennent de causes sociales beaucoup plus profondes que la volonté et les petits jeux d’intrigue des hommes d’Etat « dirigeants ». Nous savons que, tant que subsistera le capitalisme, il existera des antagonismes insurmontables entre les Etats qui ne pourront que s’aiguiser avec la poursuite des politiques d’expansion et de colonisation mondiales et que qu’aucun emplâtre, aucune « alliance » ne réduira. Les « alliances » et les « ententes » entre Etats militaristes ne représentent en elles-mêmes que les moyens cachés pour accroître la politique d’armement et, ce faisant, la propagation des risques de guerre au-delà de leur secteur immédiat. Par conséquent, il me semble qu’il rentre beaucoup moins dans les tâches des socialistes de nourrir les illusions des apôtres bourgeois de la paix et leur espoir de préserver la paix par quelque numéro de la diplomatie, mais bien davantage de démasquer progressivement le jeu ridicule et pitoyable de cette diplomatie, son impuissance, son caractère borné et trompeur.

Mais tout cela est affaire de conception et je ne cherche pas à me flatter de polémiquer avec vous là-dessus.

Seulement, il y a un point – et c’est le point central de vos réflexions – contre lequel, je crois, il faut élever la plus vive protestation.

Vous approuvez et défendez la dernière réalisation de la diplomatie capitaliste : l’entente cordiale anglo-russe. Vous louez la rencontre du roi Edouard avec le tsar à Reval et ses résultats bénéfiques pour l’Asie. Je me permets de vous rappeler qu’il y a encore un pays en Europe, sur le destin duquel cette fraternisation anglo-russe aura des conséquences et ce pays, c’est la Russie.

Le destin de la révolution russe est depuis le commencement étroitement lié aux événements en politique étrangère. C’est une guerre malheureuse et l’écroulement  de la puissance extérieure de la Russie qui furent le prélude de la révolution intérieure. Après les défaites de l’absolutisme à Tsushima et Moukden comme après ses défaites à Saint-Pétersbourg et à Varsovie, le prestige de la Russie dans la politique internationale était au plus bas. Si les Etats européens et les classes bourgeoises d’Allemagne, de France, d’Angleterre avaient été les représentants de la liberté bourgeoise, et non, ce qu’ils sont en réalité, les représentants brutaux des intérêts communs des exploiteurs et des oppresseurs, alors, après ces défaites, la Russie, la Russie officielle absolutiste, aurait dû être rejetée du concert européen, foulée aux pieds par l’opinion officielle européenne, boycottée par la bourse européenne. Naturellement l’exact opposé s’est produit. Effrayée par la révolution russe, la bourgeoisie d’Europe a couru au secours de l’absolutisme russe : Avec l’aide des bourses allemande et française, le tsarisme a pu se défendre après les premiers succès de la révolution. Et aujourd’hui, c’est la contre-révolution qui prédomine en Russie et elle signifie : cours martiales et potences. Maintenant l’absolutisme cherche à rendre définitive cette victoire sur la révolution, à la consolider. Pour cela, il a recours principalement au moyen éprouvé de chaque despotisme ébranlé : les succès en politique extérieure.

Dans cet esprit, la presse russe à la botte a engagé depuis un certain temps une véritable campagne belliciste contre des pays étrangers. Dans cette tendance, le gouvernement Stolypine organise la fièvre panslaviste. Le dernier succès éclatant de la diplomatie russe, « l’Entente cordiale » avec l’Angleterre sert cet objectif. L’alliance « cordiale » de l’Angleterre avec la Russie, de même que l’alliance de la France avec la Russie, signifient le renforcement de la Sainte-Alliance de la bourgeoisie de l’Ouest de l’Europe avec la contre-révolution russe, avec les étrangleurs et les bourreaux des combattants de la liberté russes et polonais. Elles signifient la consolidation de la réaction la plus sanguinaire non seulement en Russie même mais aussi dans les relations internationales. La preuve la plus manifeste du contenu des accords anglo-russes trouve son expression dans le massacre orgiaque perpétré contre les rebelles perses pour rétablir, en Perse aussi, l’absolutisme.

Il est clair, au vu de cela, que le devoir le plus élémentaire des socialistes et des prolétaires de tous les pays consiste à s’opposer de toutes leurs forces aux alliances avec la Russie contre-révolutionnaire, à miner le prestige, l’influence et la position internationale de la Russie de Stolypine et à dénoncer infatigablement et le plus fort la tendance réactionnaire et liberticide en Russie comme au niveau international.

Il est clair à l’inverse que le soutien, avec toute l’autorité morale des socialistes de l’Ouest de Europe, à ces alliances avec la Russie actuelle, des alliances fondées sur le corps des exécutés et des massacrés, sur les chaînes des députés de la fraction socialiste à la Douma qui croupissent au bagne, sur les souffrances de dizaines de milliers de révolutionnaires emprisonnés, que ce soutien est une trahison à la cause de la révolution.

Comment doit-on comprendre votre soutien aux Ententes cordiales franco-russe et anglo-russe, camarade Jaurès ?

Comment doit-on expliquer que vous travailliez « avec une ardeur passionnée » à faire du bourreau sanguinaire de la Révolution russe et de l’insurrection perse le facteur déterminant de la politique européenne, à faire de la potence russe le pilier de la paix internationale – vous qui, il y a un temps, aviez tenu de brillants discours à la Chambre contre les prêts à la Russie, vous qui, il y a encore quelques semaines, avez publié dans votre « Humanité » un appel émouvant à l’opinion publique contre le travail sanglant des cours martiales en Pologne russe ?

Comment doit-on accorder vos plans de paix reposant sur l’alliance franco-russe et anglo-russe avec la toute récente protestation de la fraction socialiste à la Chambre et de la commission administrative du conseil national du parti socialiste, contre le voyage de Fallières en Russie, protestation en bas de laquelle figure votre signature et qui prend la défense en des termes saisissants des intérêts de la révolution russe ? Le Président de la République française n’a-t-il pas maintenant la possibilité de s’appuyer sur vos propres réflexions ? N’aura-il pas la logique de son côté pour répondre ainsi à votre protestation : Qui veut la fin veut aussi les moyens. Qui considère que l’alliance avec la Russie tsariste est une garantie de la paix internationale, doit aussi accepter tout ce qui renforce cette alliance et soigne cette amitié.

Qu’auriez-vous dit s’il s’était trouvé en Allemagne, ou en Russie, ou en Angleterre, des socialistes et des révolutionnaires qui, « dans l’intérêt de la paix » auraient défendu l’alliance avec le gouvernement de la Restauration, ou bien avec le gouvernement de Cavaignac, ou encore avec celui de Thiers et de Jules Favre, la couvrant de leur autorité morale ?

Je ne peux pas croire, comme vous le prétendez, que tous les socialistes français vous suivent dans cette politique. Pour le moins, je ne peux le croire de notre vieil ami Jules Guesde encore moins de notre ami Vailland, qui vient, à la Chambre, sous les cris de colère de toute la meute bourgeoise, d’une voix tonnante, de donner le nom qu’il mérite, à l’allié cordial de l’Angleterre et de la France, le tsar.