Théorie

« Le socialisme ou la mort » : discours de Fidel Castro, le 7 décembre 1989.

POSITION DE RESISTANCE ESSENTIELLE  POUR LA REVOLUTION, LE MOUVEMENT ANTI-IMPERIALISTE MONDIAL, LE MOUVEMENT COMMUNISTE INTERNATIONAL ALORS QUE LA CONTRE-REVOLUTION ET L’IDEOLOGIE CAPITALISTE TRIOMPHENT A L’EST.

Extrait du discours prononcé le 7 décembre 1989, au Cacahual, par le commandant en cher Fidel Castro Ruz, premier secrétaire du Comité central du Parti communiste de Cuba et président du Conseil d’Etat et des ministres de la République de Cuba lors de la cérémonie funèbre pour les combattants internationalistes cubains morts dans le cadre de missions militaires et civiles. (repris et recopié des archives PCF Paris 15 et F&A).

DOCUMENT:

« … Les centaines de milliers de Cubains qui ont rempli des missions internationalistes, qu’elles aient été militaires ou civiles, pourront toujours compter sur le respect des générations actuelles et futures. Ils ont multiplié bien des fois les glorieuses traditions combatives et internationalistes de notre peuple.

La patrie dans laquelle ils reviennent s’est lancée dans une lutte titanesque pour le développement, tout en continuant de faire face avec une dignité exemplaire à l’embargo de l’impérialisme, à quoi vient maintenant s’ajouter la crise qui a surgi dans le camp socialiste et dont notre pays ne peut attendre que des conséquences négatives, économiquement parlant.

Ce n’est pas précisément de la lutte anti-impérialiste ni des principes de l’internationalisme qu’on parle aujourd’hui dans la plupart de ces pays-là. Ces mots n’apparaissent même plus dans la presse. Ces concepts ont été virtuellement bannis du vocabulaire politique. En revanche, les valeurs capitalistes sont en train de prendre un essor inouï dans ces sociétés-là.

Or, le capitalisme veut dire : échange inégal aux dépens des peuples du tiers-monde ; exacerbation de l’égoïsme individuel et du chauvinisme national ; règne de l’irrationnel et de l’anarchie en matière d’investissements et de production ; sacrifice impitoyable des peuples sur l’autel de lois économiques aveugles ; loi du plus fort ; exploitation de l’homme par l’homme ; sauve-qui-peut. Le capitalisme entraîne bien autres choses sur le plan social : la prostitution, les drogues, le jeu, la mendicité, le chômage, des clivages ahurissants entre les citoyens, l’épuisement des ressources naturelles, l’empoisonnement de l’atmosphère, des océans, des fleuves, des forêts ; sans compter, surtout, le pillage des nations sous-développées par les pays industriels. S’il a signifié par le passé le colonialisme, il veut dire dans le présent la néo-colonisation de milliards d’êtres humains par des méthodes économiques et politiques plus sophistiquées, peut-être moins coûteuses, mais tout aussi efficaces et impitoyables.

CE N’EST PAS LE CAPITALISME – AVEC SON ECONOMIE DE MARCHE, SES VALEURS, SES CATEGORIES ET SES METHODES – QUI POURRA JAMAIS TIRER LE SOCIALISME DE SES DIFFICULTES ACTUELLES  et lui permettre d’amender les erreurs éventuelles. Une bonne partie de ses difficultés ne sont pas nées seulement de ces erreurs ; elles sont aussi issues de l’embargo rigoureux et de l’isolement auxquels ont été soumis les pays socialistes par les grandes puissances capitalistes qui monopolisaient quasiment toutes les richesses et toutes les techniques de pointe dans le monde, et ce grâce à la mise à sac des colonies, à l’exploitation de la classe ouvrière nationale et au vol massif des cerveaux dans les pays qui avaient encore à se développer.

Le capitalisme a déclenché des guerres dévastatrices – qui ont coûté des millions de vies et entraîné la destruction de la quasi totalité des moyens de production accumulés – contre le premier Etat socialiste, lequel a dû, tel le phénix, renaître plusieurs fois de ses cendres et a prêté à l’humanité des services tels que celui de renverser le fascisme et de promouvoir décisivement le mouvement de libération des pays encore colonisés. On veut aujourd’hui biffer tout cela d’un trait.

On se sent pris de répugnance à voir comment beaucoup se consacrent maintenant, en URSS même, à nier et à détruire la prouesse historique et les mérites extraordinaires de ce peuple héroïque.

Ce n’est pas là une manière de rectifier et d’amender les erreurs incontestables qu’a commises une révolution née des entrailles de l’autoritarisme tsariste, dans un immense pays, pauvre et en retard. On ne saurait maintenant vouloir faire payer à Lénine l’addition de la plus grande révolution de l’histoire dans la vieille Russie des tsars.

Voilà pourquoi nous n’avons pas hésité à interdire la circulation de différentes publications soviétiques qui étaient bourrées jusqu’à la gueule de venin contre l’URSS même et contre le socialisme. On perçoit, derrière, la main de l’impérialisme, de la réaction et de la contre-révolution. Certaines de ces publications ont même déjà commencé à réclamer la cessation des relations commerciales équitables et justes qui se sont nouées entre l’URSS et Cuba depuis la révolution chez nous. Bref, elles demandent que l’URSS commence à pratiquer avec Cuba l’échange inégal, en vendant toujours plus cher et en achetant toujours meilleur marché nos produits agricoles et nos matières premières, exactement ce que font les Etats-Unis vis-à-vis des pays du tiers monde, ou alors, à la limite, que l’URSS se joigne à l’embargo yankee contre Cuba.

La destruction systématique des valeurs socialistes et le travail de sape menés par l’impérialisme ont, de pair avec les erreurs commises, hâté la déstabilisation des pays socialistes d’Europe de l’Est.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que les Etats-Unis ont mis au point et pratiqué une stratégie consistant à mener une politique différenciée pour chaque pays et à miner le socialisme de l’intérieur.

L’impérialisme et les puissances capitalistes ne se tiennent plus de joie devant les événements. Ils sont convaincus, non sans raison, que le camp socialiste a virtuellement cessé d’exister. On trouve d’ores et déjà dans certains pays d’Europe de l’Est des équipes complètes de Nord-Américains, dont des conseillers du président des Etats-Unis, en train de planifier le développement capitaliste. Une dépêche de presse informait ces jours-ci que ces gens-là étaient fascinés par cette expérience excitante. L’un d’eux, un fonctionnaire du gouvernement nord-américain pour être précis, se disait partisan d’appliquer en Pologne un plan similaire au New Deal par lequel Roosevelt s’était efforcé de tempérer la grande crise du capitalisme, et ce en vue de secourir les 600.000 travailleurs polonais qui se retrouveront au chômage en 1990 et la moitié des 17.800.000 travailleurs du pays qui devront se recycler ou changer d’emploi par suite de la mise en place d’une économie de marché.

L’impérialisme et les puissances capitalistes de l’OTAN sont aussi persuadés, et non sans raison, que le pacte de Varsovie a cessé d’exister et n’est plus qu’une fiction; que des sociétés rongées et minées de l’intérieur seraient incapables de faire front.

On a dit qu’il fallait perfectionner le socialisme. Nul n’a rien à redire à ça, car c’est là un principe inhérent à toute œuvre humaine, depuis toujours. Mais est-ce donc en renonçant aux principes les plus élémentaires du marxisme-léninisme qu’on va perfectionner le socialisme?

Pourquoi les réformes doivent-elles donc s’orienter sur la voie capitaliste? Si, comme d’aucuns le prétendent, ces idées sont révolutionnaires, pourquoi sont-elles soutenues avec une si belle unanimité et avec une telle fougue par les dirigeants de l’impérialisme?

Le président des Etats-Unis s’est lui-même qualifié – insolite déclaration! – de meilleur défenseur des doctrines qu’on applique actuellement dans maints pays du camp socialiste.

Une idée vraiment révolutionnaire n’aurait jamais reçu le soutien enthousiaste du chef de l’empire le plus puissant, le plus agressif et le plus vorace qu’ait connu l’humanité ! …

La révolution ne s’importe pas, pas plus qu’elle ne s’exporte. Aucun Etat socialiste ne peut se fonder par insémination artificielle ou par simple greffe d’embryon. La révolution a besoin de conditions propices dans une société donnée, de sorte que seul chaque peuple peut en être le créateur. Ces idées ne sont pas en opposition avec la solidarité que les révolutionnaires peuvent et doivent s’offrir mutuellement. La révolution est aussi quelque chose qui peut avancer ou reculer, voire même échouer. Mais un communiste doit être avant tout courageux et révolutionnaire.

Le devoir des communistes est de lutter en toutes circonstances, si défavorables qu’elles soient. Les Communards surent lutter et mourir en défendant leurs idées. On n’amène pas sans combat les pavillons de la révolution et du socialisme.

Il n’y a que les lâches et ceux qui ont perdu le moral qui se rendent, pas les communistes et les révolutionnaires.

L’impérialisme invite maintenant les pays socialistes européens à devenir le réceptacle de ses capitaux excédentaires, à développer le capitalisme et à participer au pillage des pays du tiers monde.

Une bonne partie des richesses du monde capitaliste développé provient, on le sait, de l’échange inégal avec ces pays-là. Des siècles durant, on les a mis à sac à titre de simples colonies, on a réduit en esclavage des centaines de millions de leurs habitants, on a bien souvent épuisé leurs réserves d’or, d’argent et autres minerais, on les a exploités impitoyablement et on leur a imposé le sous-développement. Telle a été la conséquence la plus directe et la plus patente du colonialisme. On les saigne aujourd’hui à blanc par le biais d’une dette incommensurable et impossible à honorer, on leur arrache leurs produits de base à des prix de famine, on leur vend des produits finis toujours plus chers, on ne cesse de leur extorquer des ressources financières et humaines par la fuite des capitaux et le vol des cerveaux, on bloque leur commerce par le dumping, les tarifs douaniers, les contingentements des produits synthétiques de substitution nés d’une technologie de pointe et des produits qu’on subventionne quand ils en sont pas compétitifs.

L’impérialisme souhaite donc que les pays d’Europe de l’Est se joignent à ce pillage colossal, ce qui ne semble pas du tout déplaire aux théoriciens des réformes capitalistes. Voilà pourquoi dans nombre de ces pays-là, plus personne ne dit rien de la tragédie du tiers-monde et pourquoi on détourne les foules mécontentes vers le capitalisme et l’anticommunisme, voire, dans l’un d’eux, vers le pangermanisme. Ce cours des événements risque même de conduire à des courants fascistes.

Or, ce gouvernement impérialiste, qui exige que cesse toute solidarité avec les révolutionnaires salvadoriens, ne se gêne pas de son côté pour aider le gouvernement génocidaire de ce même pays et y dépêcher des unités spéciales de combat, pour soutenir la contre-révolution au Nicaragua, pour tramer des coups d’Etat contre le Panama et l’assassinat de ses dirigeants, pour appuyer militairement l’Unita en Angola, malgré les accords de paix dans le sud-ouest de l’Afrique, et pour continuer de livrer de grandes quantités d’armes aux rebelles afghans, sans faire le moindre cas du retrait des troupes soviétiques et des accords de Genève.

Tel est bien le rôle de gendarme que s’arrogent les Etats-Unis, non plus seulement vis-à-vis de l’Amérique Latine, qu’ils ont toujours considérée comme leur arrière-cour, mais face à tous les pays du tiers-monde.

L’établissement du droit d’ingérence universelle par une grande puissance représente la fin de l’indépendance et de la souveraineté dans le monde. Dans de telles circonstances, de quelle pais et de quelle sécurité, pourront bien bénéficier nos peuples, si ce n’est de celles qu’ils seront capables de conquérir par leur héroïsme ?

Qu’il serait beau que disparaissent les armes nucléaires ! S’il ne s’agissait pas là d’une utopie et si on y parvenait un jour, ce serait incontestablement bénéfique et renforcerait la sécurité, mais d’une partie de l’humanité seulement. Cela n’offrirait pas le moindre surcroît de paix, de sécurité ni d’espérance aux pays du tiers-monde.

L’impérialisme n’a pas besoin d’armes nucléaires pour attaquer nos peuples. Il lui suffit de ses puissantes flottes qui patrouillent dans toutes les mers, de ses bases militaires disséminées partout et de ses armes classiques, toujours plus sophistiquées et meurtrières, pour jouer son rôle de gendarme et de maître du monde.

N’oublions pas non plus que 40.000 enfants meurent chaque jour dans notre monde, alors qu’ils pourraient se sauver mais qu’ils ne le peuvent pas à cause du sous-développement et de la pauvreté. Comme je l’ai déjà dit, mais il n’est pas superflu de le répéter aujourd’hui, c’est comme si une bombe analogue à celle d’Hiroshima ou de Nagasaki éclatait tous les trois jouers parmi les enfants pauvres du monde !

Si on n’exige pas des Etats-Unis qu’ils renoncent à leurs conceptions, de quelle nouvelle pensée vient-on nous parler ? Le monde bipolaire que nous avons connu dans l’après-guerre se transformera inexorablement en un monde unipolaire sous l’hégémonie des Etats-Unis.

Ici, à Cuba, nous sommes en pleine rectification. Mais il est impossible de développer une révolution ou une rectification vraiment socialiste sans un parti fort, discipliné et respecté. Il n’est pas possible d’y parvenir en calomniant le socialisme, en détruisant les valeurs, en discréditant le parti, en démoralisant 1′avant-garde sociale, en renonçant à son rôle dirigeant, en semant partout le chaos et l’anarchie.

On peut promouvoir de la sorte une contre-révolution, mais pas des changements révolutionnaires.

L’impérialisme yankee pense que Cuba ne pourra pas résister et que la nouvelle conjoncture surgie dans le camp socialiste lui permettra inexorablement de faire plier notre révolution.

Or, Cuba n’est pas un pays où le socialisme est arrivé dans les fourgons de l’Armée rouge. Le socialisme à Cuba, ce sont les Cubains eux-mêmes qui l’ont façonné dans une lutte authentique et héroïque. Trente années de résistance au plus puissant empire de la terre qui a voulu détruire notre révolution attestent de notre force politique et morale.

Ce n’est pas une poignée de parvenus inexperts qui est à la tête du pays, ni de nouveaux venus aux postes dirigeants. Les dirigeants d’ici proviennent des rangs des vieux militants anti-impérialistes formés à l’école de Mella et de Guiteras; des rangs de La Moneada, du Granma, de la Sierra Maestra et de la lutte clandestine, de Playa Giron et de la Crise d’octobre (des fusées), au terme de trente ans de résistance héroïque à l’agression impérialiste, de grands exploits sur le plan du travail et de glorieuses missions internationalistes.

Des hommes et des femmes de trois générations de Cubains s’unissent et assument des responsabilités dans notre parti aguerri, dans l’organisation de notre merveilleuse jeunesse d’avant-garde, dans nos puissantes organisations de masse, dans nos glorieuses Forces armées révolutionnaires et dans notre ministère de l’intérieur.

A Cuba, la révolution, le socialisme et l’indépendance nationale sont indissolublement liés.

C’est à la révolution et au socialisme que nous devons d’être aujourd’hui ce que nous sommes. Si le capitalisme venait à s’implanter de nouveau à Cuba, c’en serait fini à jamais de notre indépendance et de notre souveraineté, nous ne serions plus qu’un prolongement de Miami, qu’un simple appendice de l’empire yankee, l’accomplissement de cette prophétie répugnante d’un président nord-américain du siècle passé, quand ce pays cherchait à annexer notre île, qui avait affirmé qu’elle tomberait entre ses mains comme un fruit mûr. Et bien, il y aura un peuple prêt à l’empêcher, aujourd’hui, demain et à jamais. C’est alors qu’il conviendrait de répéter devant sa propre tombe la phrase immortelle de Maceo: « Quiconque tente de s’emparer de Cuba ramassera la poussière de son sol baigné de sang, s’il ne périt dans la lutte. »

Les communistes cubains et les millions de révolutionnaires qui forment le gros de notre peuple héroïque et combattant sauront assumer le rôle que leur assigne l’histoire, non seulement comme premier Etat socialiste du continent, mais encore comme défenseurs inexpugnables, en première ligne, de la noble cause des humbles et des exploités de ce monde.

Nous n’avons jamais aspiré à ce qu’on nous confie en garde les glorieux drapeaux et les principes que le mouvement révolutionnaire a su défendre tout au long de sa belle et de son héroïque histoire, mais si le destin nous réservait de compter au nombre des derniers défenseurs du socialisme, dans un monde où l’empire yankee serait parvenu à incarner les rêves de domination du monde d’Hitler, nous saurions défendre ce bastion-ci jusqu’à la dernière goutte de notre sang.

Ces hommes et ces femmes que nous allons porter dans la terre chaleureuse qui les a vu naître sont morts au nom des valeurs les plus sacrées de notre histoire et de notre révolution.

Ils sont morts en luttant contre le colonialisme et le néo-colonialisme.

Ils sont morts en luttant contre le racisme et l’apartheid. Ils sont morts en luttant contre le pillage et l’exploitation des peuples du tiers-monde. Ils sont morts pour l’indépendance er la souveraineté des peuples. Ils sont morts en luttant pour le droit de tous les peuples de la terre au bien-être et au développement. Ils sont morts en luttant pour qu’i n’y ait plus d’affamés, de mendiants, de malades privés de médecin, d’enfants privés d’école, d’êtres humains privés de travail, de toit et de nourriture. Ils sont morts en luttant pour qu’il n’y ait plus ni d’oppresseurs ni d’opprimés, d’exploiteurs ni d’exploités. Ils sont morts en luttant pour la dignité et la liberté de tous les hommes.

Pétition internationale contre la fermeture des archives Lukacs à Budapest

(vivelepcf, 19 mars 2016)

Le régime ultraréactionnaire en place en Hongrie, aujourd’hui sous la présidence de Victor Orban, poursuit sa basse œuvre d’éradication de toute la mémoire du mouvement marxiste et communiste du pays. Peut-être à la faveur de la médiatisation de sa campagne de haine contre les réfugiés du Moyen-Orient, il entend aujourd’hui faire disparaître discrètement les Archives Lukacs à Budapest. L’Académie des sciences de Hongrie a annoncé leur fermeture imminente, la vente de l’appartement où habitait Lukacs qui les abrite, et la mutation ou la mise en retraite d’office des chercheurs qui s’en occupent.

Le prestige international du philosophe et l’homme politique Georges Lukacs (1885-1971) avait jusqu’à présent préservé ce lieu de mémoire et de recherche. Acteur de la révolution hongroise de 1919, consécutive à la Révolution d’Octobre, continuateur de l’œuvre de Marx et Engels, à travers des écrits mondialement diffusés tels que « Histoire et conscience de classe » (1923), penseur novateur de l’esthétique marxiste, de la théorie du roman, Georges Lukacs reste un philosophe majeur dont l’héritage est difficile à occulter dans le monde capitaliste revanchard, même en le défigurant.

Les Archives Lukacs de Budapest comprennent des milliers de livres, de lettres, de manuscrits, dont une imposante correspondance, non publiée, avec, entre autres, Thomas Mann, Ernst Bloch, Jean-Paul Sartre.

Nous relayons la pétition internationale de protestation lancée par les conservateurs des Archives et appelons à interpeller les ministres français des affaires étrangères et de la culture.

Nous protestons contre la fermeture des Archives Lukács – pétition internationale

Les signataires de cet appel expriment leur profonde préoccupation devant la décision de l’Académie hongroise des Sciences de fermer les Archives Lukács de Budapest. György Lukács fut l’un des plus éminents philosophes du XXe siècle et un auteur majeur de la modernité, non seulement dans le domaine de la philosophie, mais aussi de la pensée politique, de la théorie et la critique littéraire, de la sociologie et de l’éthique. Figure de renommée internationale, Lukács représente l’un des sommets de la riche culture hongroise ; ses œuvres font partie du patrimoine vivant de l’humanité. Durant plusieurs décennies, les Archives Lukács ont permis à un large public académique et non-académique d’avoir accès aux documents de sa vie et de son œuvre. De plus, se situant dans l’appartement où le philosophe passa les dernières années de sa vie, les archives ont servi également d’espace de mémoire, dédié à l’une des personnalités décisives de notre temps. Aussi appelons-nous les autorités compétentes à reconsidérer leur décision qui a éveillé la tristesse et l’indignation de la communauté scientifique et culturelle internationale.

Pour signer en ligne, suivre ce lien

LENINE : LES TACHES DE L’OPPOSITION EN FRANCE (1916)

Repris des oeuvres complètes de Lénine aux éditions sociales, volume 22, pages 136 à 140. Au début de l’année 1916, Lénine incite les socialistes français à rompre avec les dirigeants socialistes, « socialistes-chauvins », passés, au nom de la phrase « mensongère » de la « défense de la patrie », dans le camp de la bourgeoisie, de façon évidente avec la guerre. Il met en garde contre « la fiction d’unité », « nuisible à la classe ouvrière » qui retient encore certains camarades. Il finit par la phrase: « Je fais confiance au prolétariat révolutionnaire français. Il saura activer aussi l’opposition française » avant d’adresser ses meilleurs voeux.

LENINE : LES TACHES DE L’OPPOSITION EN FRANCE (1916)

(lettre au camarade Safarov)

10 février 1916

Cher camarade, Votre expulsion de France, qui a été notamment annoncée, avec une protestation, jusque dans le journal chauvin « la Bataille », lequel n’a d’ailleurs pas voulu dire la vérité, à savoir que vous avez été expulsé en raison de vos sympathies pour l’opposition, votre expulsion donc m’a fait penser une fois de plus à la question délicate de la situation et des tâches de l’opposition en France.

J’ai vu à Zimmerwald Bourderon et Merrheim. J’ai entendu leurs rapports et j’ai lu ce que les journaux ont dit de leur activité. On ne peut, selon moi, avoir le moindre doute sur leur sincérité et leur dévouement à la cause du prolétariat. Mais il n’est pas moins évident que leur tactique est erronée. Ce qu’ils craignent tous les deux par-dessus tout, c’est la scission. Pas un geste, pas un mot qui puisse provoquer la scission dans le parti socialiste ou les syndicats ouvriers de France ou une scission dans la deuxième internationale, tel est le mot d’ordre de Bourderon et de Merrheim.

Cependant, la scission du mouvement ouvrier et du socialisme est un fait accompli dans le monde entier. La classe ouvrière se trouve en présence de deux tactiques et de deux politiques inconciliables en ce qui concerne la guerre. Il est ridicule de vouloir fermer les yeux là-dessus. Tenter de concilier l’inconciliable, c’est condamner toute notre action à l’impuissance. En Allemagne, même le député Otto Rühle, compagnon de lutte de Liebknecht, a reconnu ouvertement la scission inéluctable du parti, étant donné que la majorité actuelle et les « milieux dirigeants » officiels du parti allemand sont passés à la bourgeoisie. Les objections élevées contre Rühle et contre la scission par ceux que l’on appelle les représentants du « centre » ou du « marais », Kautsky et le Vorwärts, ne sont que mensonges et hypocrisie, si « bien intentionnée » que puisse être cette hypocrisie. Kautsky et le Vorwärts ne peuvent pas nier, ils n’essaient même pas de le faire, que la majorité du parti allemand fait en réalité la politique de la bourgeoisie. L’unité avec une pareille majorité est nuisible à la classe ouvrière. Elle signifie la soumission de la classe ouvrière à la bourgeoisie de « sa » nation, la scission de la classe ouvrière internationale. A la vérité, Rühle a raison de dire qu’il y a deux partis en Allemagne. L’un, qui est officiel, fait la politique de la bourgeoisie. L’autre, la minorité, lance des proclamations illégales, organise des manifestations etc. Il en est de même dans le monde entier, et les diplomates impuissants ou les gens du « marais », tels que Kautsky en Allemagne, Longuet en France, Martov et Trotski en Russie, font un mal énorme au mouvement ouvrier en défendant une fiction d’unité et en empêchant par là l’union indispensable et déjà mûre de l’opposition de tous les pays, la création d’une IIIe Internationale. En Angleterre, même un journal aussi modéré que le Labour Leader publie les lettres de Russel Williams sur la nécessité de la scission avec les « chefs » des trade-unions et le Labour Party qui a « vendu » les intérêts de la classe ouvrière. Et toute une série de membres de l’Independant Labour Party expriment dans la presse leur sympathie pour Russel Williams. En Russie, même le « conciliateur » Trotski est actuellement obligé de reconnaître la nécessité d’une scission avec les « patriotes », – c’est-à-dire avec le parti du « Comité d’organisation », le C.O., – qui approuvent l’entrée des ouvriers dans les comités des industries de guerre. Et c’est seulement par un faux sentiment d’amour-propre que Trotski continue à préconiser « l’unité » avec la fraction Tchkhéidzé de la Douma, qui est pour les « patriotes » et le Comité d’organisation » une amie fidèle, une couverture et une protection.

Même aux Etats-Unis d’Amérique, la scission est pratiquement totale. Car certains socialistes s’y prononcent pour l’armée, pour la « préparation » (« preparedness »), pour la guerre. Et les autres, dont le plus populaire des chefs ouvriers, Eugène Debs, candidat du parti socialiste à la présidence de la République, préconisent la guerre civile contre la guerre des peuples !

Voyez enfin les actes de Bourderon et Merrheim eux-mêmes ! A les entendre, ils sont contre la scission. Mais lisez la résolution présentée par Bourderon au congrès du Parti socialiste français. Elle réclame la démission des ministres socialistes !! Elle « désapprouve » nettement la C.A.P. et le G.P. (C.A.P. : Com. Adm. Perm., G.P. : Groupe Parlem.) !!! Il est clair comme le jour que l’adoption de cette résolution signifierait la scission et du parti socialiste et des syndicats, car MM. Renaudel, Sembat, Jouhaux et Cie ne l’accepteront jamais.

Bourderon et Merrheim partagent l’erreur, la faiblesse, la timidité de la majorité de la conférence de Zimmerwald. D’une part, cette majorité appelle indirectement dans son manifeste à la lutte révolutionnaire, mais craint de le dire franchement. D’une part elle écrit : les capitalistes de tous les pays mentent quand ils parlent de « défense de la patrie » dans cette guerre. D’autre part, elle a eu peur d’ajouter cette vérité évidente et que tout ouvrier pensant ajoutera d’ailleurs de lui-même, à savoir que le mensonge est le fait, non seulement des capitalistes, mais aussi de Renaudel, Sembat, Longuet, Hyndmann, Kautsky, Plechanoff et Cie !! La majorité de la conférence de Zimmerwald veut se réconcilier avec Vandervelde, Huysmans, Renaudel et Cie. Ce serait un mal pour la classe ouvrière, et la « gauche de Zimmerwald » a bien fait de dire ouvertement la vérité aux ouvriers.

Voyez l’hypocrisie des socialistes-chauvins : ils louent en France la « minorité » allemande, et en Allemagne la « minorité » française !!

Quelle énorme répercussion aurait l’intervention de l’opposition française si celle-ci affirmait ouvertement, hardiment, hautement, à la face du monde : nous ne sommes solidaires que de l’opposition allemande, que de Rühle et de ses amis !! Que de ceux qui ont résolument rompu avec le socialisme chauvin avoué ou camouflé, c’est-à-dire avec tous les partisans de la « défense de la patrie » dans la guerre actuelle !! Nous ne craignons pas, quant à nous, la rupture avec les « patriotes » français qui appellent « défense de la patrie » la défense des colonies, et nous appelons les socialistes et les syndicalistes de tous les pays à opérer la même rupture !! Nous tendons la main à Otto Rühle et à Liebknecht, à eux et uniquement à leurs amis politiques, nous stigmatisons la « majorité » et le « marais » en France comme en Allemagne. Nous proclamons la grande union internationale des socialistes du monde entier qui ont rompu, dans la guerre actuelle, avec la phrase mensongère de la « défense de la patrie » et qui travaillent à la propagande et à la préparation de la révolution prolétarienne mondiale !

Un appel de ce genre aurait une immense portée. Il ferait fuir les hypocrites, il mettrait en lumière et dénoncerait le mensonge international, il donnerait une vigoureuse impulsion au rapprochement des ouvriers du monde entier demeurés réellement fidèles à l’internationalisme.

La phrase anarchiste a toujours fait beaucoup de mal en France. Mais aujourd’hui, les anarchistes-patriotes, les anarchistes-chauvins, tels que Krotopkine, Grave, Cornelissen et autres chevaliers de la Bataille « Chauviniste » aideront à guérir de la phrase anarchiste un grand nombre d’ouvriers. A bas les socialistes-patriotes et les socialistes-chauvins, et aussi « à bas les anarchistes-patriotes » et les anarchistes-chauvins ! –  ce cri aura de l’écho dans les cœurs des ouvriers de France. Non pas des phrases anarchistes sur la révolution, mais un travail de longue haleine, sérieux, opiniâtre, tenace, systématique, de création en tous lieux d’organisations illégales parmi les ouvriers, de diffusion des publications libres, c’est-à-dire illégales, et de préparation d’un mouvement des masses contre leurs gouvernants. Voilà ce qu’il faut à la classe ouvrière de tous les pays !

Il est faux de penser que « les Français ne sont pas capables » de faire un travail illégal systématique. C’est faux ! Les Français ont rapidement appris à se terrer dans les tranchées. Ils s’adapteront bien vite aux conditions nouvelles du travail illégal et à la préparation systématique d’un mouvement révolutionnaire des masses. Je fais confiance au prolétariat révolutionnaire français. Il saura activer aussi l’opposition française.

Meilleurs vœux, Votre Lénine.

P.-S. J’invite les camarades français à publier en tract la traduction (complète) de cette lettre.

Crise économique et politique au Brésil : mais pas de l’Etat. Analyse théorique de Mauro Luis Iasi du Parti communiste brésilien

Repris de Solidarité internationale PCF, article d’août 2015, repris le 11 décembre 2015

Une du journal de novembre du PCB

La crise politique s’aggrave au Brésil. La procédure de destitution de la présidente, Dilma Rousseff, a été engagée le 3 décembre, puis suspendue. Les scandales de corruption éclatent et éclaboussent largement d’abord les partis de centre « gauche » au pouvoir. Cela correspond à un blocage, à la crise persistante de l’économie « émergente ». Les protestations sociales sont nombreuses. La droite arrive parfois à les canaliser. Le chercheur marxiste, Mauro Iasi, analyse cette situation et dresse le constat de l’absence actuelle de perspective révolutionnaire, faute de crise de l’Etat. Sa réflexion théorique nous semble intéressante au-delà même du cas brésilien. Iasi est membre du Parti communiste brésilien PCB (et non du Parti communiste du Brésil, PCdoB, d’origine maoïste, allié au Parti des Travailleurs de Dilma Rousseff).

Brésil : Trois crises … mais une fait défaut. – Article théorique de Mauro Iasi

Par Mauro Luis Iasi, du Centre d’études et de recherches marxistes, membre du Comité central du Parti communiste brésilien, 13 août 2015, traduction MlJ pour Solidarité internationale PCF

Dans le contexte brésilien s’entrelacent deux crises: une crise économique et une crise politique. Il y en a une autre, celle qui souvent est décisive et marque les moments de rupture historique: une crise de l’Etat.

Directement ou indirectement, toutes les crises dans une société capitaliste sont liées à une crise économique, mais les liens entre les dimensions politiques et économiques de la crise ne sont pas toujours clairs. Comme nous le savons, la crise est inhérente au processus d’accumulation, mais il y a des moments où cette crise devient plus visible et où le paradoxe de suraccumulation explose en brûlant du capital, en détruisant des forces productives, avec tous les effets que nous connaissons sur les travailleurs. Ensuite la crise politique dépend de la coexistence de factions de la classe dirigeante et des accords politiques entre elles pour former un bloc dominant, ainsi que, dans une large mesure, de la forme politique établie historiquement et au sein de laquelle cette coexistence est devenue possible.

Cependant, la crise de l’Etat est quelque chose de plus profond. Elle est le signe que la contradiction est allée au-delà des limites que l’ordre bourgeois peut contenir, l’émergence de la lutte des classes ne menaçant pas seulement l’un ou l’autre segment de la classe dirigeante mais l’ordre bourgeois lui-même. C’est une crise qui, bien qu’elle se manifeste dans une conjoncture donnée, marquée par le gouvernement d’une ou l’autre faction du bloc dirigeant, est, dans le même temps, une crise de l’Etat bourgeois.

LA CRISE ECONOMIQUE

La grande illusion de la dernière période cyclique a été la croyance dans le mythe du développement capitaliste « soutenable » – comme si on pouvait éviter la crise par la gestion de l’investissement, du contrôle fiscal et monétaire, de la consommation, des dépenses publiques et de tous les autres éléments de la soi-disant « macroéconomie ». Comme Mészáros [philosophe marxiste hongrois, assistant de Lukacks. NdT] nous a avertis il y a longtemps, ceci est une vaine tentative pour contrôler un « métabolisme social incontrôlable ».

La soi-disant « soutenabilité » du capitalisme signifie, en un mot, un équilibre entre la demande croissante tirée par la consommation et une augmentation croissante de la production qui à son tour génère plus d’emplois et, en conséquence, plus de consommation et ainsi de suite. Il suffirait que l’Etat garantisse aux investisseurs capitalistes de bonnes conditions pour assurer une croissance de l’économie, une augmentation des revenus, et un surcroît de ressources pour l’investissement public – que ce soit dans les infrastructures, pour renforcer la continuité du cycle économique vertueux, ou pour des politiques compensatoires en vue de réduire les effets les plus visibles de la pauvreté absolue.

La racine de la crise actuelle est la preuve du caractère incontrôlable du capital. Le capital accumule inégalement les composants qui le constituent, devenant proportionnellement davantage du capital constant (machines, technologie, installations, etc.) que du capital variable (travail), générant ce que Marx appelait la tendance à la baisse du taux de profit.

Dans cette approche, ce qui conduit à la crise n’est pas le défaut des conditions pour la croissance de l’accumulation, mais la croissance elle-même parce qu’elle génère une suraccumulation qui rend impossible au capital le retour au cycle de sa reproduction avec des profits acceptables.

Il revient à l’Etat bourgeois, comme acteur principal, de prendre les mesures nécessaires pour activer en pratique les contre-tendances à la baisse du taux de profit et gérer la crise cyclique et périodique inévitable. L’auteur du Capital a listé six contre-tendances. Remarquez comment nous pouvons clairement les identifier dans l’action économique cyclique des gouvernements bourgeois:

- Exploitation intensifiée des travailleurs;
- Réduction des salaires;
- Augmentation de la surpopulation relative (exproprier beaucoup plus que ce qui est utilisé par le capital dans sa sphère productive);
- Réduction des coûts du capital constant (subventions, nouveaux matériels, infrastructures, etc.);
- Expansion des marchés, ou bien pour écouler la surproduction de marchandises, ou bien pour trouver de nouvelles sources de matières premières ou des machines, etc., ou, dans la phase actuelle du capitalisme, pour exporter du capital;
- Autonomisation de la sphère bancaire en vue de compenser, par les intérêts versés sur les obligations d’État ou d’autres formes, la baisse du taux de profit.

Ces mesures, qui démontrent le caractère essentiel de l’État dans le fonctionnement de l’économie capitaliste – démontant le présupposé libéral – n’empêchent ni la crise, ni la baisse tendancielle du taux de profit, mais imposent au mouvement de l’économie son caractère cyclique, avec des moments de croissance de l’accumulation, de pic, de crise, de récession, et ainsi de suite.

Ce que nous voyons aujourd’hui est un moment où on paye le prix de la croissance capitaliste décrite auparavant comme vertueuse. Selon le Bulletin de surveillance de la conjoncture (www.criticadaeconomia.com.br):

«Comparé au même mois de l’an dernier, la production industrielle a chuté de 3,2%, l’indice mensuel de juin 2015 étant le 16ème négatif d’affilée. En mesure semestrielle, l’ensemble de l’industrie a reculé de 6,3% au cours des six premiers mois de 2015, le repli le plus élevé depuis le premier semestre 2009 (-13,0%) au sommet de la dernière crise mondiale de 2008/2009. Encore plus alarmants sont les chiffres de l’effondrement des grands secteurs industriels. Ils ont déjà désactivé une grande partie de la production de biens d’équipement (machines, installations). Celle-ci a continué à baisser, de -11,2% dans la seconde moitié de l’année dernière à -20,0% dans les six premiers mois de 2015. Le secteur stratégique des biens de consommation durables est un autre exemple, que traduit également la baisse de la demande de métaux, avec une baisse passant de -10,1% dans la seconde moitié de 2014 à -14,6% dans les six premiers mois de cette année « .

Au désespoir du gouvernement, dans la période, les mécanismes qui fonctionnaient auparavant pour encourager l’investissement et la croissance économique, paraissent maintenant faire plonger l’économie.

DE LA CRISE ÉCONOMIQUE À LA CRISE POLITIQUE

Dans ce contexte de crise de suraccumulation et de nécessité de brûler du capital, l’irrationalité de la rationalité capitaliste se révèle. Le soi-disant « ajustement » mis en œuvre par le gouvernement Dilma [Dilma Rousseff, présidente, NdT] dont Levy est l’artisan officiel [Joaquim Levy, ministre des finances, NdT] (dire que l’on est pour Dilma et contre Levy revient à dire que l’on est pour les Rolling Stones mais sans Mick Jagger) répond aux intérêts du capital mais heurte les intérêts des capitalistes. Explications : s’exprime ici, une fois de plus, la vieille contradiction propre à la société bourgeoise entre l’intérêt général et les intérêts particuliers.

Le capital a besoin de brûler des forces productives, de réduire la production et la consommation, de dévaster les marchés, détruisant le pouvoir d’achat de la monnaie, d’écraser les salaires et de licencier en masse pour recréer les conditions favorables à la reprise des investissements avec des taux acceptables de profit. Cependant, si tout le monde s’accordent sur le remède, on ne peut pas attendre de chaque capitaliste en particulier qu’il soit prêt à se sacrifier pour le bien commun de l’accumulation en brûlant ses propres forces productives et en détruisant sa propre capacité de production.

Comme l’a expliqué Mandel, suivant les pistes de Marx, voilà exactement pourquoi le déclenchement de la crise est catastrophique parce que, paradoxalement, au moment qui précède, les capitalistes au lieu de ralentir, intensifient la production.

Sans d’autres interventions, une crise de cette nature mettrait en péril l’ordre du capital, comme cela est arrivé au début du XXe siècle avec les deux guerres mondiales et dans leur contexte, le déclenchement de la révolution socialiste en Russie, en Chine et ensuite dans d’autres parties du globe. Il revient à l’État à nouveau de garantir l’ordre bourgeois. Il est fondamental de transformer la crise de l’économie capitaliste en une crise de toute la société, exigeant des sacrifices partagés pour revenir à une croissance mythique qui profitera à tous.

Cependant, les différentes factions qui composent le bloc du pouvoir (dans ce moment historique, les secteurs qui composent le grand capital monopoliste), comme il est naturel de le supposer, ne s’entendent pas toujours sur la façon de gérer la crise, cherchant, selon leur proximité avec le gouvernement, à exempter leurs industries, à assurer leurs investissements et, si possible, à écraser leurs concurrents. Le seul consensus dans le bloc au pouvoir est de faire retomber le plus grand poids de la crise sur la classe ouvrière, mais même là, il y a des problèmes, parce que la survie politique de l’une ou l’autre des factions bourgeoises suppose qu’elle ne soit pas identifiée aux mesures draconiennes imposées contre toute la population pour sauver le capital.

À l’heure actuelle, la conjoncture politique peut devenir confuse pour un observateur non averti à cause des conflits internes à la bourgeoisie monopoliste et à ses expressions politiques, des luttes entre fractions profitant de la crise pour régler des comptes contre l’arrangement antérieur des forces politiques, pour occuper une place centrale dans l’administration de l’Etat bourgeois et son gouvernement.

Les signes extérieurs apparaissent renversés. Historiquement, nous avons assisté sur notre continent à la lutte entre conservateurs et libéraux. Mais les libéraux au gouvernement agissent comme les conservateurs et les conservateurs dans l’opposition se présentent comme des libéraux. Ils mettent le fardeau de la crise à la charge du bloc politique au gouvernement pour mieux prendre sa place et bénéficier du retour du cycle de croissance des taux de profit obtenu grâce au massacre des salaires et de l’emploi, à la destruction des forces productives et de la capacité de consommation.

Le PT [Parti des travailleurs de Rousseff et Lulla, NdT] a bénéficié de ce cycle, du discrédit de la coalition PSDB/DEM/PMDB à cause de la crise. Il a accédé au statut de parti de gouvernement, construit un nouveau bloc d’alliances pour un nouveau gouvernement PT / PC do B / PSB … et, bien sûr, PMDB [Le PCdoB, Parti communiste du Brésil, d’origine maoïste n’est pas à confondre avec le PCB, NdT]. Maintenant, avec l’émergence d’une nouvelle crise et ses conséquences, l’opposition tente de renverser le jeu, attirant le PMDB pour former un nouveau bloc pour une alternance pour assurer la bonne continuité de l’accumulation du capital et de ses cycles.

Le fait est que, dans ce contexte, la crise économique s’exprime également par une crise politique qui peut aboutir à un changement de coalition au pouvoir au gouvernement. De la même façon, les différents segments du grand capital monopolistique (industriel, agricole, financier, exportateur, commerçant, etc.) qui se sont accommodés du bloc au pouvoir sont maintenant à la recherche d’une alternative. En fait, ils misent sur les deux tableaux et soutiendront celui qui gagnera le concours.

Quelque chose d’important manque dans ce scénario et cette absence est cruciale pour les travailleurs, actuellement dans l’impasse politique. La transformation du PT et son choix d’un gouvernement de collaboration de classe ont désarmé de la classe ouvrière avant un scénario prévisible d’intensification de la lutte des classes. La position en retrait et défensive d’un « réformisme de faible intensité», comme le dit Andrew Singer (je crois que ça n’a jamais même été ça), a placé le cœur du gouvernement sous la dépendance économique du mythe de la croissance « soutenable » et en a fait politiquement l’otage de l’alliance avec PMDB.

L’engagement zélé à mettre en œuvre l’ajustement « nécessaire » pour assurer la continuité de l’accumulation capitaliste, posé comme condition préalable au bon développement du programme de gouvernement du PT, a fourni au bloc d’opposition l’ingrédient dont il a besoin: un gouvernement qui se présente comme « de gauche » opère lui-même un ajustement brutal contre les travailleurs pour sauver les profits des grands monopoles.

La crise crée ainsi deux dividendes pour le bloc de l’opposition conservatrice. La situation économique, la baisse de la consommation avec la dette, le chômage, l’inflation et l’érosion des salaires, le démantèlement des politiques publiques et semi-publiques d’aide aux pauvres pour accès à certains biens et services essentiels (tels que l’éducation et la santé), tout cela génère un climat étayant la thèse du manque de contrôle, couronnée par des accusations de corruption. Un scénario dans lequel une opération politique (pas au sommet du pouvoir pour le moment, mais à sa base sociale) devient possible: éloignant certains segments intermédiaires du gouvernement et les gagnant à l’opposition.

Le second dividende est pour nous le plus grave et le plus dangereux. C’est l’engagement du gouvernement pour sauver le capital en attaquant les travailleurs: s’éloignant de sa propre base sociale issue de la gauche et la plaçant sous l’influence du discours politique de droite. Une manipulation efficace identifiant le « pétisme » [de PT] avec le « communisme », permet au bloc d’opposition d’attaquer la coalition actuellement au gouvernement de l’Etat bourgeois, non pour ce qu’elle fait réellement (parce que dans ce domaine il y a accord sur les volontés de l’ordre bourgeois) mais sur des préjugés contre la gauche.

Le moralisme de la croisade contre la corruption sert ainsi autant à obtenir un soutien de la classe moyenne qu’à attaquer les bases de la classe ouvrière en offrant l’explication de la corruption comme écran de fumée pour cacher la dynamique de l’exploitation capitaliste.

LA CRISE MANQUANTE

Malgré le caractère dramatique de la crise (en partie gonflé par l’intérêt de l’opposition conservatrice), l’ordre est garanti pour l’heure. Soit par le bloc qui tente de se maintenir au pouvoir, soit par l’alternance possible avec une coalition des forces bourgeoises les plus conservatrices.

Cela montre que l’Etat bourgeois n’a pas été touché par la crise, ou, en d’autres termes, que la crise politique se limite à un affrontement sur les conditions et la forme de l’ordre bourgeois.

La classe ouvrière, vaincue et divisée, réagit comme elle peut. Elle refuse les garanties données aux entreprises contre les travailleurs, fait grève (souvent), cherche à maintenir en vie les mouvements sociaux qui luttent pour leurs revendications spécifiques (la terre, la défense de la santé publique, la défense de l’université publique et de l’éducation, contre les expropriations en ville, contre les violences policières, etc.). Cependant, ce n’est pas une expression politique susceptible de transformer la crise politique en crise de l’Etat bourgeois.

Il est commun d’accuser la gauche et son incapacité chronique à s’unir. Mais ceci est une autre perversité de la crise actuelle. Le gros problème de l’unité à gauche (une nécessité urgente) est qu’une partie considérable est empêtrée dans le paradoxe qui alimente la crise politique de la classe ouvrière. Ce paradoxe est la nécessité pour ces segments de la gauche de récupérer le soutien de leurs bases sociales (et c’est une bonne nouvelle parce qu’ils critiquent la ligne générale de la politique économique et les attaques contre les travailleurs) tout en soutenant le gouvernement qui a décidé d’attaquer les travailleurs pour préserver une politique de droite.

Le paradoxe de ce gouvernement est qu’il a besoin de mobiliser pour se défendre des catégories qui sont brutalement touchées par sa politique. Il réclame le soutien des travailleurs, mais impose un jour de réduction de salaire, des réductions de salaires et d’avantages aux fonctionnaires, et les traite comme des ennemis lors d’une grève dans laquelle ils voulaient simplement retrouver les acquis et des droits perdus. Il réclame le soutien des professeurs d’université mais démantèle l’université publique tout en transférant des milliers de réaux vers les universités privées. Il réclame le soutien de ceux qui luttent pour la terre mais dirigent des milliards de dollars vers l’agro-industrie et enterre la réforme agraire.

Une véritable unification de ces parties de la classe ouvrière, son entrée en scène, déterminée à défendre ses propres exigences, reconfigurerait les blocs politiques et mettrait au premier plan la lutte des classes entre les intérêts des travailleurs et ceux des classes dirigeantes (il semble que vont dans cette direction les restes de la gauche au sein du PT et une partie importante des mouvements sociaux). Cela déclencherait une crise de l’Etat et mettrait en danger l’ordre bourgeois, mettant la perspective de rupture au premier plan, enterrant à la fois les possibilités de recomposition de la coalition gouvernementale actuelle avec des forces du système et la possibilité d’une continuité avec une victoire électorale en 2018.

Nous ne pensons pas que le noyau dirigeant du PT a quelque intérêt à aller dans cette direction. Il parie sur une reprise de l’économie pour normaliser les choses, ramener le PMBD dans le giron gouvernemental, estimant que, dans ce scénario, le vieux chantage au risque (réel, substantiel et aujourd’hui très probable) de l’arrivée au pouvoir d’une coalition plus conservatrice est le passeport pour la continuité du cycle PT. La gauche réformiste du PT et les mouvements sociaux n’ont pas la force de renverser cette tendance au sein du PT et ne peuvent pas l’abandonner. La gauche révolutionnaire résiste aux côtés des travailleurs, mais est loin, même unie, de représenter une alternative politique à court terme. Là est le paradoxe.

Parfois, les analyses politiques conduisent beaucoup à croire que ce qui manque c’est la volonté politique, qu’avec une bonne réunion et une volonté de dialogue, tout serait résolu. Malheureusement, il n’en est pas ainsi. Ce qui manque est une sortie de la crise économique qui déborde les frontières de la crise politique et se transforme en une crise de l’Etat bourgeois.* Ceci est la bonne (et la mauvaise) nouvelle … Il se pourrait qu’elle ne fasse plus défaut bien longtemps.

* « A vrai dire, ces hésitations, ces incertitudes mêmes sont un symptôme de la crise de la société bourgeoise. Le prolétariat, en tant que produit du capitalisme, est nécessairement soumis aux formes d’existence de son producteur. Ces formes d’existence, ce sont l’inhumanité, la réification. Le prolétariat est bien, par sa seule existence, la critique, la négation de ces formes d’existence. Mais jusqu’à ce que la crise objective du capitalisme soit achevée, jusqu’à ce que le prolétariat lui-même soit parvenu à dévoiler complètement cette crise, ayant atteint la vraie conscience de classe, il est la simple critique de la réification et, en tant que tel, il ne s’élève que négativement au-dessus de ce qu’il nie. Quand la critique ne dépasse pas la simple négation d’une partie, quand, au moins, elle ne tend pas vers la totalité, elle ne peut pas dépasser ce qu’elle nie, comme le montre, par exemple, le caractère petit-bourgeois de la plupart des syndicalistes. » (György Lukács : Histoire et conscience de classe, 1922)

Mauro Iasi est professeur adjoint à l’École de service social de l’UFRJ, chercheur au NEPEM (Centre d’études et de recherches marxistes) et membre du Comité central du PCB.